Chroniques

par bertrand bolognesi

Gustav Malher
Symphonie en mi bémol majeur n°8

1 CD Deutsche Grammophon (2007)
477 6597
Gustav Malher | Symphonie n°8

Depuis sa création, le 12 septembre 1910, l'on a souvent souligné la démesure de la Huitième de Gustav Mahler. Certes, démesurée, elle l'est indéniablement ! Par le choix des textes qu'elle chante, l'hymne Veni, Creator spiritus pour commencer et, pour finir, rien de moins que Goethe et la scène finale de son Faust ; dans son instrumentarium, puisqu'elle convoque huit voix solistes et associe au grand orchestre un chœur d'enfants et un chœur mixte ; par sa durée, approchant l'heure et demie ; mais aussi par les circonstances de sa première audition, dans une monumentale structure de verre montée sur acier, devant près de quatre milliers de paires d'oreilles, et, enfin par son titre de Symphonie des Mille.

On relativisera cependant ce sentiment de démesure en se rappelant que ledit titre fut l'invention d'un impresario, que le lieu de la création était anecdotique, s'agissant de la salle de concert de l'Exposition Internationale de Munich, que le temps d'exécution de l'œuvre ne semble guère nouveauté dans l'univers de Mahler si l'on se penche sur ceux des Symphonie n°2 ou n°3, de même qu'elles requéraient également chœurs et voix solistes.

Reste la question des textes inspirateurs…
Et c'est là, précisément, que Pierre Boulez inscrit très justement la seule démesure de cette Symphonie n°8 en mi bémol majeur. Ici, le Veni, Creator spiritus est à la fois clair, profond et fluide, dans un équilibre choral serein. L'articulation se fait leste, enlevée, peu contrastée. Dans Imple uperna gratia, la présence orchestrale se veut discrète, en un geste à peine plus large qui, néanmoins, profite de tous les timbres, légèrement dessinés par la percussion lors de la transition vers Infirma nostri corporis, bénéficiant d'une conduite onctueuse de la nuance, avec son solo de violon d'une grâce confondante, sans pour autant renoncer à une haute gravité de ton. Le bref Allegro qui suit rencontre une précision redoutable, dans une couleur que l'on jurerait empruntée à Berlioz ; on y goûte le velours des contrebasses, la netteté des incises de cuivres. C'est avec un enthousiasme presque juvénile que Boulez accuse la rupture d'Accende lumen sensibus, d'où surgit un étonnant lyrisme extatique, gérant ensuite sagement le déploiement de force de Hostem repellas longius qu'il soumet à une souveraine maîtrise de l'énergie. Évitant le kitsch dans lequel sont tombés beaucoup de ceux qui abordèrent la partition, le chef laisse à d'autres la notion effective de ce qu'on appelle habituellement une masse chorale, dans le final du mouvement ; tout au contraire, il y avance dans une pompe contenue, incroyablement intériorisé, comme la chose sacrée doit être.

Vocalement, on appréciera l'agilité de Twyla Robinson, l'élégance de Johan Botha dont s'impose la clarté fulgurante, le moelleux d’Hanno Müller-Brachmann, demeurant velouté jusqu'en ses phrases les plus tendues, la couleur généreuse de Robert Holl, la souplesse d'Erin Wall, la vaillance chaleureuse de Michele DeYoung, le timbre attachant de Simone Schröder, et la presque infantile Mater Gloriosa d'Adriane Queiroz, aux attaques aigues angéliques et suaves. On regrette uniquement le peu de diction des voix féminines.

Boulez aborde la seconde partie dans un geste plus ample, osant même un léger rubato. Le relief s'y fait plus dramatique, de même que le tempo s'orne d'une mobilité parfois tourmentée, quoique jamais chaotique. Le Più mosso s'investit d'une puissante inspiration. Jouant de l'excellence des bois et des cuivres de la Staatskapelle Berlin, cette interprétation n'omet aucune figure, aucun entrelacs, soignant chaque détail, comme le délicat papillonnement de clarinette de Jene Rosen aus den Händen, par exemple. Le traitement du chœur d'enfants s'opère dans une saine fermeté, rendant fascinante l'égalité expressive (instrumental, en fait) qui va s'imposant toujours plus au fil de cette partie. Boulez concentre chaque climat sans que cela nuise à l'unité générale.

Ne cherchez pas de gigantisme dans cet enregistrement : c'est la facture étonnamment dépouillée de la Huitième qu'explore cette version fuyant toute confusion, une version qui semble bien au contraire vouloir considérer le plus évidemment qui soit la dimension spirituelle de l'œuvre (et non mystique, quoiqu'elle expose des situations mystiques). Son lyrisme s'illumine vers la sérénité, donnant progressivement naissance à l'exaltation chorale conclusive, sans abuser d'effets. Tout, ici, est concentré dans une déroutante économie qui porte au plus haut l'inspiration poétique où l'on entendra l'extase scriabinienne vue par Boulez lui-même (il s'agit de la version de 1999, chez le même éditeur, et non de celle, plus ancienne, disponible chez Sony). C'est un véritable envol !

BB