Chroniques

par hervé könig

Sergueï Prokofiev – Sergueï Rachmaninov
pièces pour piano

1 SACD Audite (2004)
92.513
Prokofiev – Rachmaninov | pièces pour piano

Le jeune pianiste russe Alexeï Nabiouline, qui sera très présent en France pendant l'été puisqu'il donnera de nombreux récitals dans plusieurs festivals (Montpellier, La Roque d'Anthéron, etc.), est né en 1978 à Norilsk, en Sibérie. Il aborda l'étude de l'instrument avec sa mère dès l'âge de cinq ans, puis donna son premier concert quatre ans plus tard. Entré à l'École Centrale de Musique de Moscou à dix ans, il y sera principalement formé par Siavuch Gadjiev, avant d'être accepté au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou dans les classes de Natalia Trull et Mikhaïl Voskressensky. Il remportera tôt de nombreuses récompenses dans les grands concours internationaux (Japon, Italie, etc.), dont un 2ème Prix au prestigieux Concours Tchaïkovski et le 1er Prix du Concours de Dublin – ce qui lui ouvre aujourd'hui les portes des principales salles de concerts du monde. En mai 2003, il enregistrait pour le label Audite un SACD consacré à Prokofiev et Rachmaninov, sur un piano Kawaï à la sonorité joliment claire.

S'il n'est pas inhabituel pour un compositeur de travailler sur plusieurs œuvres à la fois, Sergueï Prokofiev pourrait bien avoir battu un record en composant simultanément dix mouvements de trois de ses sonates ! En 1939, en lisant le livre de Romain Rolland consacré à Beethoven, le Russe d'origine ukrainienne a le déclic qui conduira aux sixième, septième et huitième sonates pour piano – celle qui nous intéresse ici. L'Opus 84 n°8 est créée par Emil Gilels le 30 décembre 1944 au Conservatoire de Moscou. Contrairement à ses confrères Stravinsky ou Rachmaninov, comme lui passés à l'Ouest à un moment donné, Prokofiev imagina toujours revenir sur sa terre natale. Il se laissa donc attirer par les promesses du petit père du peuple, soucieux de récupérer un artiste de dimension internationale, peut-être au prix de certains privilèges – dont une maison luxueuse et une automobile américaine ! Mais bien vite, comme le rappelle Dimitri Chostakovitch : « Prokofiev eut à avaler tout un lot d'insultes. N'importe quel fonctionnaire culturel pouvait le commander. Il n'avait plus d'autre choix que de serrer son poing dans la poche ».

Son envie de rébellion passe alors dans des œuvres comme la septième sonate pour piano. Au contraire, la huitième est plus lyrique et rappelle la dernière période créative de Beethoven, tout en contenant de larges inspirations de La Guerre et la Paix, son principal opéra. Nabiouline propose une lecture délicatement articulée d'une page qu'il rend volontiers énigmatique, construisant son interprétation sur une dynamique parfaitement maîtrisée.

Après les scandales du Concerto pour piano n°2 (1913) ou la fort sauvage Suite Scythe (1916), la Symphonie Classique et la Sonate Op.29 n°4 (1917) – d'un ton élégiaque qui rappelle Rachmaninov – apparaîtront nettement moins spectaculaires. Comme le deuxième concerto, l'œuvre est dédiée à la mémoire de son meilleur ami, Maximilian Schmidthof qui s'était suicidé au printemps 1913. C'est Prokofiev qui la créera le 17 avril 1918. Alexeï Nabiouline donne cette sonate D'après de vieux carnets avec une grande souplesse, ciselant au mieux sa sonorité pour servir le climat de chaque mouvement. Cela dit, on a souvent entendu l'Allegro con brio plus avantageusement rapide. Ce programme est ponctué de deux Préludes de Rachmaninov joués dans une relative sécheresse – Op.23 n°10 et Op.32 n°3.

HK