Chroniques

par bertrand bolognesi

Œdipe
opéra de George Enescu

Théâtre royal de La Monnaie, Bruxelles
- 4 novembre 2011
Bernd Uhlig photographie Œdipe, opéra d’Enescu, à La Monnaie de Buxelles
© bernd uhlig

Sans conteste l’un des opus lyriques majeurs du XXe siècle, Œdipe de George Enescu demeure trop rare. Combien de productions, depuis sa création parisienne de 1936 ? Peu, bien peu, pour un ouvrage qui, à sa manière, pose la troublante question de la convention de l’opéra face à la cristallisation du mythe, à travers le chant lui-même, « soleil » qu’on « éteint » lorsque la vérité surgit dans toute son horreur. C’est la fonction même du théâtre et de la musique, plus largement celle de l’art, dans sa dimension sacrée, qu’interroge Œdipe en redonnant voix (le chant, le soleil) aux hommes par le rite. Si quelques versions de concert honorèrent l’œuvre (sans parler de celles qui l’on abrégée) qui, par ailleurs, bénéficia d’une tournée européenne de l’Opéra de Bucarest dans les années soixante, c’est finalement le Capitole (Toulouse) qui lui offrit son plateau… en 2008 [lire notre chronique du 12 octobre 2008] !

Paris 1936, donc ; aussi Bruxelles 1956. Et voilà que La Monnaie, cinquante-cinq ans plus tard, présente une nouvelle mise en scène d’Œdipe, tandis que l’Opéra de Paris ne semble guère y songer. Pour se faire, la maison convoque une distribution minutieusement choisie qui sert avantageusement le projet. Outre un Chœur particulièrement vaillant, dirigé par Martino Faggiani – et par Benoît Giaux pour les jeunes choristes –, la représentation bénéficie de la voix richement colorée et de l’expressivité onctueuse à souhait de Natacha Petrinsky en Jocaste, reine inquiète, du timbre remarquablement pur et de l’émission parfaitement impactée d’Ilse Eerens, fidèle et attachante Antigone, et des malignes torsions vocales, infiniment nuancées, de l’effrayante Ekhidna (Sphinge) de Marie-Nicole Lemieux ; le contralto distille un miel nauséeux qui donne le frisson, quittant à peine un sournois sotto voce pour déployer une autorité dont jamais son chant n’abuse. L’apparition de Catherine Keen dessert Mérope par une diction incompréhensible et un vibrato qui la rend imprécise. Côté messieurs, s’il est conseillé de vite oublier un Berger assez disgracieux, l’aigu lumineux et la souplesse du baryton Nabil Suliman campe un Thésée magnifique. Dans le livret d’Edmond Fleg, Phorbas n’est pas le berger qui sauva l’enfant de la mort mais apparaît implicitement comme son pédagogue ; Henk Neven lui offre une basse un peu hésitante au deuxième acte et nettement plus affirmée au troisième.

Félicitons quatre artistes idéalement distribués : Robert Bork qui donne à Créon une évidente autorité, tant vocale que physique ; Frédéric Caton qui avantage le Veilleur, gardien de Thèbes, d’un chant remarquablement précis dont l’inflexion est aussi franche que la couleur est veloutée ; la basse Jean Teitgen pour son excellent Grand Prêtre dont l’aigu tendre, la souplesse d’émission et l’incroyable présence dictionelle font merveille ; enfin, Jan-Hendrik Rootering et son déroutant Tirésias, un rien instable au début (de fait, le vertige à marcher tout en haut du décor n’y est peut-être pas pour rien), mais tellement pertinent à l’Acte III : s’agissant d’une vérité qu’il n’est pas agréable à Œdipe de s’entendre dire, le « grain de la voix » frappe littéralement l’oreille, et l’incarnation, un rien bourrue, affirme la marginalité du personnage.

Dans le rôle-titre, nous retrouvons avec plaisir le baryton américain Andrew Schroeder [lire nos chroniques du 26 octobre 2003 et du 12 décembre 2004] qui avance prudemment dans la tessiture malaisée qu’a choisie Enescu. Si le grave est d’abord ménagé, la ligne vocale s’y construit d’autant plus solidement pour bientôt libérer le registre haut avec superbe. Œdipe est une partie simplement écrasante que l’artiste assume avec vaillance, intelligence, engagement et sensibilité, autant de qualités concourant à une présence musicale et scénique des plus captivantes.

Confiée au collectif catalan La Fura dels Baus en la personne d’Àlex Ollé, cette nouvelle mise en scène s’inscrit d’emblée du côté du rite. Un rideau reproduisant ce qui paraît être une fresque ancienne prépare le spectateur durant le Prélude, rideau qui se lève ensuite sur une structure en quatre étages, exactement la même image, en fait, mais de corps, « pour de vrai ». Le Prologue (Acte I) absorbe l’auditoire dans un monde étrangement argileux à la hiérarchie directement apparente dont est souligné le caractère archaïque. Les relais de lumière (Peter Van Praet) sur « la flamme de Délos » font mouche. Outre de régir cet écrin particulier – Alfons Flores signe les décors –, Ollé mène adroitement sa direction d’acteurs. L’imposante structure scénique recule à l’Acte II pour libérer un nouvel espace où Œdipe, seul, caresse ses démons.

Mais après la bienveillante intervention de Phorbas, la scène du rêve avoué à Mérope occasionne une rupture de ton qui d’un anecdotique insert entache l’ensemble – allongé sur un divan, Œdipe se confie à sa mère adoptive montrée en psychanalyste. Outre que le clin d’œil emprunte au vocabulaire restreint des grandes marcheuses, il s’agit là d’un véritable faux pas dans un parcours qui s’annonçait plus élevé : ce collage « potache », en mettant à distance le mythe, jette le discrédit sur la suite. Du coup, il faut choquer le spectateur pour reprendre les rênes : c’est à cette seule fin que la scène suivante transpose dans un aujourd’hui plus évident le meurtre de Laïos, dans un grand effet de brume et de phares. La confiance ainsi regagnée, nous abordons l’énigme, magistralement traitée, quant à elle. Un drôle de fragment de zinc se pose tel un frelon gris au centre du U formé par le décor en galeries, durant le prélude aux saveurs stravinskiennes – Enescu se souvient ici du début de la seconde partie du Sacre. Sous sa terreur, les Thébains attendent le sommeil de cet épouvantail échappé de la Deuxième Guerre Mondiale pour traverser les portes de la ville, se déplacer, vivre. À l’angoisse du Veilleur répond bientôt la sommation enthousiaste et avinée, plus désespérée que courageuse, d’Œdipe à la « vierge aux quatre ailes ». Ce moment clé de l’œuvre est incontestablement réussi. L’acte suivant s’ouvre sur la désolation de bâches souillées, un sol jonché de dépouilles. La peste tue les Thébains. Dans une pénombre rougeâtre, des combinaisons caoutchouteuses et des masques de protection chargent de multiples cadavres ; la putréfaction est si bien rendue qu’on croit la percevoir jusqu’à l’haut-le-cœur. La révélation surgit comme un coup, Tirésias abandonnant peu à peu le chant pour le parler, le rugissement et le cri, voie où le suit Œdipe, reconnu par lui-même coupable, qui, après s’être crevé les yeux, perd le chant comme l’on « éteint le soleil ». Dans la douceur athénienne du Bois Sacré s’achève le rite, sous une eau miséricordieuse qui lave dans la mort le héros innocent – « ai-je une part aux crimes ourdis par le Destin quand je n’étais pas né ? ».

La production, malgré l’accroc dit plus haut, tient sa promesse.
Il fallut pourtant – et grand mal nous en prit – que nous ouvrions la brochure de programme à la page des intentions de mise en scène. Ô surprise, elle précise que cet argile qu’on avait cru d’Antiquité évoque les résidus de l'extraction d'alumine à partir de la bauxite, plus précisément la coulée de boue rouge alcaline (800 000 m3) qui, en octobre 2010, dévastait le village de Kolontar (au nord-ouest de Budapest) et intoxiquait bientôt près de mille hectares. La peste de Thèbes est donc l’énorme brique rouge d’Almásfüzitő formée par la sédimentation de douze millions de tonnes de déchets industriels. Il convient de réfléchir posément à cet emprunt fait à l’actualité écologique mondiale. Car récupérer la catastrophe pour l’assimiler à l’épidémie d’Œdipe pourrait vouloir indiquer Budapest comme Thèbes contemporaine. À appliquer logiquement l’analogie ici suggérée, la pollution (encore non avérée dans la capitale hongroise) serait donc la punition infligée aux Hongrois pour un crime ancien. Lequel ? Et qui serait le coupable ?

Tâchons d’y voir plus clair : l’usine d'alumine fut exploitée pendant plusieurs décennies par la Hongrie communiste, dominée par Moscou. Que faut-il comprendre ? Mais encore, ladite usine fut construite par l’occupant allemand en 1940. La confusion règne de plus belle… sauf si l’on recourt à l’énigme dont la solution affirmée à la fin de l’Acte II secoue de spasmes tueurs une Sphinge qui « pleure de sa défaite ou rit de sa victoire » ; rappelez-vous : « l’Homme est plus fort que le Destin », disait Œdipe, bientôt terrassé par le Destin. Ekhidna représenterait donc Ferenc Szálasi, leader des Croix fléchées (parti fasciste hongrois) et Œdipe le maréchal Malinovski assiégeant trois mois durant Budapest ; plus largement, Œdipe serait le socialisme soviétique contre Ekhidna, le national-socialisme. Notons que cela induit une certaine innocence de l’idéologie communiste que la vérité – la chute du mur de Berlin ? – aurait révélée coupable – János Kádár ?... Pourtant, la catastrophe de Kolontar n’est pas survenue dans ces années-là, mais en octobre 2010, quelques mois après l’arrivée au pouvoir hongrois de l’extrême-droitiste Viktor Orbán, celui-là même qui s’affichait l’un des plus jeunes opposants de son pays au communiste (discours du 30 mars 1988, prononcé par un politicien de vingt-quatre ans). « L’Homme est plus fort que le Destin », disait-il. L’Homme, c’est Œdipe, Szálasi,Malinovski, Kádár, Orbán, c’est vous, c’est moi et c’est Àlex Ollé, tous coupables de « crimes ourdis par le Destin quand [nous n’étions] pas né [s] ».

Faut-il continuer d’aller plus loin ?
C’est le Danube que la boue rouge risque d’intoxiquer ; donc Budapest, le centre et le sud de la Hongrie, l’est de la Croatie, le nord de la Serbie, le nord de la Bulgarie, le sud de la Roumanie, son delta enfin, dit « Réserve naturelle de la Biosphère » dont deux bras son roumains pour un bras ukrainien ; c’est jusqu’à la Mer noire qu’elle contaminerait et, par ses côtes, l’Ukraine, la Russie, la Géorgie et la Turquie. Vous souvenez-vous de la dernière image de cette mise en scène ? Un filet d’une eau salutaire lavait Œdipe de son destin (« je mourrai dans la lumière », dit-il). Polluée, l’eau ne saurait plus nous laver jamais, dit peut-être l’inscription de cette production dans l’actualité ; dès lors, nous voilà coupables et impardonnables pour toujours ? il serait trop tard ?... à moins qu’à trop lorgner sur les Unes, son maître d’œuvre n’ait pas lui-même si précisément mesuré son propos (comme pourrait le laisser entendre le clin d’œil cité de l’Acte II).

S’agissant encore de musique (revenons à nos moutons), le chef britannique Leo Hussain convoque dès les premières mesures la gravité requise. Il édifie la tension dramatique en profondeur, tout en ciselant adroitement les timbres de l’Orchestre Symphonique de La Monnaie, au mieux de sa forme. Si l’on regrette quelques moments où la fougue lui fait couvrir les voix (Acte II, notamment), saluons le soin qu’il apporte aux détails d’orchestration comme à la pensée musicale, à l’intention – splendide, le prélude de cordes tendres au début du dernier acte, véritable baume qui guérit de l’horreur.

BB