Chroniques

par laurent bergnach

Бори́с Годуно́в | Boris Godounov
opéra de Modeste Moussorgski

Opéra de Marseille
- 16 février 2016
Paolo Arrivabeni joue Boris Godounov (1874), chef-d’œuvre de Moussorgski
© christian dresse

Auteur d’une formidable Histoire de la musique russe [lire notre critique de l’ouvrage], André Lischke regroupe, dans un chapitre intitulé Les trois grands, l’aîné Borodine (1833-1887), le benjamin Rimski-Korsakov (1844-1908) et le cadet Moussorgski (1839-1881), décrit comme un « adolescent fragile et tourmenté ». L’élève militaire trouve pour mentor un confrère à peine plus âgé que lui, Mili Balakirev (1837-1910), l’âme du Groupe des Cinq [lire nos chroniques du 17 juillet 2015 et du 20 janvier 2004], et s’attelle à un premier projet d’opéra dès 1863, lorsqu’il découvre la traduction de Salammbô. Le projet de mettre Flaubert en musique n’aboutit pas, ni celui d’adapter Gogol (Le mariage), mais le créateur se confronte aux subtilités phonétiques et sémantiques, à la vérité psychologique qui vont nourrir Boris Godounov.

Fondé sur la tragédie éponyme de Pouchkine (1831), son seul ouvrage lyrique achevé réunit le portrait du peuple russe et celui d’une solitude tsariste. Le musicien l’entame à l’automne 1868, finissant l’orchestration en décembre 1869. Face à la censure qui dénonce des entorses à la tradition (ballet, intrigue amoureuse, etc.), Moussorgski remanie l’opus pour une présentation au Théâtre Mariinski, le 27 janvier 1874. Cette deuxième version, Paolo Arrivabeni l’a jouée à Liège, en 2010. Pour la reprise de la production à Marseille où Boris n’a pas été vu depuis trente ans, le directeur musical de l’Opéra royal de Wallonie choisit la version originale centrée sur le rôle-titre, jugée très dramatique et « sans falbala ». Légère et acérée, caressante et tendue, sa lecture possède la transparence colorée du vitrail.

Comme l’augurait jadis un Cyrano parisien [lire notre chronique du 19 mai 2009], Petrika Ionesco n’est pas hostile à la surcharge ! Certes la scène de foule est une contrainte de l’opéra historique – ici réduite à un cliché de supplications –, mais fallait-il l’alourdir de processions superbement décoratives ? Illustrer le cauchemar de Grigori, digne d’une fête de la tote Stadt, le remord cataclysmique de Boris, à sa place dans Herculanum ? Tout ceci donne de belles images mais parasite l’émotion musicale – sans parler du craquement d’une scène en pente, sans cesse envahie, des cliquetis de projecteurs lors des éclairs. L’outrance est aussi dans le jeu : il semble inutile de torturer autant Varlaam et Chouïski quand l’inversion d’une icône géante sur le mur indique assez l’état de pourriture du royaume, coupé de Dieu.

Fort heureusement, une distribution impeccable éclipse ces agacements, en particulier les trois basses. Fidèle d’Геликон-Опера (Opéra Hélikon) [lire nos chroniques du 4 décembre 2010 et du 18 avril 2008], Alexeï Tikhomirov offre à Boris souffle et santé, faisant frémir le public lorsqu’il s’écroule de toute sa hauteur, face contre terre. L’ample rondeur de Wenwei Zhang (Varlaam) charme, une fois encore [lire notre chronique du 7 mars 2008], mais c’est Nicolas Courjal qui séduit par l’éclat d’un chant bien mené, la jeunesse et la nuance apportées à Pimène [lire nos chroniques du 8 mars et du 10 mai 2014]. Chez les barytons, on aime la stabilité de Ventseslav Anastasov (Chtchelkalov), la vivacité de Jean-Marie Delpas (Mitioukha) et le relief que prend Julien Véronèse (Nikititch) au fil des sept tableaux.

Quatre ténors sont présents : Jean-Pierre Furlan (Grigori), vaillant et brillant, Luca Lombardo (Chouïski), souple et lumineux, Christophe Berry (L’innocent) et Marc Larcher (Missaïl), tous deux incisifs. Nombreuses dans un chœur maison efficace, les femmes n’ont pas la primeur d’une pièce politique si sombre (mort d’un enfant, d’un fiancé, etc.). D’un mezzo tendre et corsé, Caroline Meng incarne le jeune Fiodor. Dans la même tessiture, on apprécie doublement Marie-Ange Todorovitch, expressive en Hôtesse, onctueuse en Nourrice. Enfin, félicitons Ludivine Gombert (Xénia) au soprano fluide, facile et ferme [lire notre chronique du 29 novembre 2016].

LB