Chroniques

par bertrand bolognesi

Academia Montis Regalis, Alessandro De Marchi
Johann Sebastian Bach | Messe en si mineur BWV 232

Innsbrucker Festwochen der Alten Musik / Stiftskirche Wilten
- 13 août 2014
Alessandro De Marchi joue ma Messe en si mineur BWV 232 à Innsbruck
© sandra hastenteufel

Jusqu’au 31 août, cette nouvelle édition de l’Innsbrucker Festwochen der Alten Musik fête à sa manière l’an 1685. S’agit-il de commémorer l’Edikt von Potsdam et l’arrivée en Prusse de plusieurs dizaines de milliers de protestants français en exil ? L’idée n’est certes pas mauvaise, mais elle s’avèrerait musicalement assez vite limitée, tout de même… plus précisément, trois bébés virent le jour la même année : Georg Friedrich le 23 février en Saxe, Johann Sebastian en Thuringe le 21 mars, enfin Giuseppe Domenico en Campanie, le 26 octobre – nous parlons d’Händel, Bach et Scarlatti, bien sûr.

Du benjamin Andrea Coen donnera au pianoforte, en compagnie d’œuvre du Toscan Lodovico Giustini Da Pistoia, également né en 1685, quelques-unes des cinq cent cinquante-cinq sonates (le 30 août), d’autres miniatures de ce corpus gigantesque sonneront sous les doigts d’Attilio Cremonesi au clavecin (28) et Marco Mencoboni jouera le Stabat Mater (20) ; mais c’est surtout avec Narciso, « dramma per musica » créé à Londres en 1710 que le festival honorera le Napolitain, dans une mise en scène de Davide Livermore et sous la direction musicale de Fabio Biondi (29 et 31).

De l’aîné, le public pourra entendre les Concerti grossi par l’orchestre B’Rock (le 30 août) [lire notre critique du CD], découvrira un programme dansé qui interroge l’influence du ballet français sur l’inspiration händélienne (28) et un récital d’arie durant lequel le contre-ténor David Hansen, remarquable dans La Dirindira ici-même [lire notre chronique du 11 août 2012], mêlera la faconde de l’Anglais d’adoption à celle de ses contemporains italiens (19) ; mais c’est principalement avec Duello amoroso que fête lui sera faite (25 et 27), à la suite de la soirée d’ouverture offrant son premier opéra, Almira [lire notre chronique de la veille].

Tout en retrouvant quelques pages chambristes de Bach – par Lucie Horsch et Alexandra Nepomniachkaïa (le 29 août), Jolanta Sosnowska et Charlotte Marck (28) ouCarsten Lorenz et Linde Brunnmayr-Tutz (22) –, les mélomanes tyrolienset d’ailleurs applaudiront ses Motetten que l’Arnold Schönberg Chor chantera sous la battue d’Erwin Ortner (23) ; mais il revient à la fameuse Messe en si mineur BWV 232 d’ouvrir ces réjouissances, sous la battue d’Alessandro De Marchi, directeur artistique du Festival de musique ancienne d’Innsbruck.

Sous les plafonds baroques de l’église de l’Abbaye de Wilten (Stiftskirche Wilten), érigée sur l’ancien sanctuaire de Saint Laurent par Christoph Gumpp (1600-1672) deux décennies avant la naissance du cantor, retentit le court introït choral du Kyrie initial. Les musiciens de l’Academia Montis Regalis répondent à ses choristes par un développement instrumental d’une onctuosité délicate, maestro De Marchi favorisant un tempo souple sans pour autant trop « italianiser » son approche de l’œuvre. Une relative austérité de ton habite son interprétation, loin des volutes séduisantes mais peut-être extravagante d’un Fasiolis, par exemple : la profondeur de l’inflexion demeurera d’une gravité cependant fluide, annoncée d’emblée par le tragique saisissant de la troisième section de la séquence. De même, par devers le brio intrinsèque du recours aux timbales et aux cuivres, est-ce une joie réfléchie, pour ainsi dire, qui domine le premier chœur du Gloria, en rien contredite par la méditation Et in terra pax. La vivacité du Laudamus Te et l’élégance discrète des bois du Domine Deus cisèlent un léger contraste, sans heurt, qui conduit au recueillement assez lumineux de Qui tollis peccata mundi. L’acoustique particulière de l’édifice vient toutefois mettre à mal les bondissements du dernier passage (Cum Sancto Spitiru).

On admire la grande cohésion chorale que l’on doit à Claudio Chiavazza, notamment dans le séraphique Credo à cinq voix, bien que l’église fasse perdre en partie le muscle du verset suivant (Patrem omnipotentem). Dans le sillage des Passions, Crucifixus est dit à fleur de lèvres, laissant paraître un rayon consolateur dans Et resurexit. À la tourmente généreusement expressive du Confiteor succède l’éclatant Et expecto, superbe. Les deux parties du Sanctus emporte l’écoute loin sous la voute – quel cœur, Osanna in excelsis, littéralement explosif en conclusion du Benedictus suivant. L’ultime chœur de l’Agnus Dei révèle une tendresse infiniment bienveillante (Dona nobis pacem) où le retour de la pompe baroque prend un tour quasiment dérisoire, les ors des stucs se trouvant alors comme décapés par la densité de cette messe.

Cinq jeunes solistes sont ici réunis. À l’exclusion de Ruby Hughes (soprano) qui, d’un timbre assez aigre, accuse des attaques mal assurées, les pupitres bénéficient d’une belle unité. Ainsi du Marie-Sophie Pollak, d’une couleur chaleureuse. Deux jeunes chanteurs hongrois livrent de belles prestations. Ainsi du ténor Dávid Szigetvári, distingué par le Concours Bach de Leipzig il y a deux ans, qui offre un chant sainement contrôlé (Domine Deo) et une clarté positivement précieuse – Benedictus, l’un des trois moments de grâce de cette soirée. D’abord un peu « lâche », la vaste basse de Marcell Bakonyi demande plus de sertissage (Quoniam tu solus sanctus) ; le matériel est indéniablement très riche, et donnera un jour Méphisto et Wotan avec bonheur, n’en doutons pas. Après avoir pris de l’assurance dans un ensemble (nous supposons que la configuration de concert convienne peu à cet artiste vraisemblablement plus dans son élément sur une scène), Marcell Bakonyi donne un Et in Spiritum Sanctum somptueusement enveloppant – de ces deux voix le lecteur se fera un aperçu à travers Der Ewigkeit saphirnes Haus de Bach et Tardi s'avvede, l’air de Publio de La clemenza di Tito de Mozart.

C’est sans conteste à la partie d’alto qu’on doit les merveilles de cette messe. Avec une précision remarquable de la ligne vocale, un souffle qui semble infini, un timbre charnel et un travail subtil de la dynamique, le contre-ténor Jakob Huppmann livre un Qui sedes ad dextram Patris d’anthologie, et surtout un Agnus Dei bouleversant. Des ensembles, nous retiendrons Et incarnatus (III, 4), quintette en suspension qu’on ne saurait décrire.

Un long silence accueille l’ultime résonance. Le public est conquis.

BB