Chroniques

par laurent bergnach

autour de Rolf Hind
pièces d’Adams, Benjamin, Harvey, Hind, Ravel et Vivier

Lille Piano(s) Festival / Conservatoire
- 8 juin 2018
Rolf Hind et ses invités jouent Adams, Benjamin, Harvey, Hind, Ravel et Vivier
© dr

Entièrement consacré à Debussy (et gratuit !), voilà que s’achève le récital de Tsubasa Tatsuno, habile lauréat d’Étoiles du piano, dans l’un des lieux qu’occupe Lille Piano(s) Festival, pour trois jours. Aussitôt, il est suivi par celui sous-titré Memorial and celebration, qui fait la part belle à Rolf Hind. En effet, connu comme proche des compositeurs (Chin, Dun, Finnissy, McMillan, Weir, etc.), ce Londonien en est l’interprète principal, de même que l’un des créateurs au programme – les nombreux voyages en Inde de ce « végétarien bouddhiste homo », comme il se présente sur les réseaux sociaux, ayant suscité l’envie de s’exprimer de façon plus personnelle.

Proche des vivants elle aussi (Crumb, Davies, Hamilton, etc.), Eliza McCarthy s’assied devant le Yamaha et ouvre la soirée avec Tombeau de Messiaen (1994), pièce mixte du regretté Jonathan Harvey (1939-2012), pour qui musiques spectrale et électronique ont permis une renaissance de la perception [lire notre critique du CD]. Ce « modeste hommage » au Français disparu en 1992, de la part d’un confrère lui aussi enraciné dans la spiritualité, offre des vortex plein de mystère, des évocations campanaires ou encore des échos de piano-jouet qui disent, peut-être, la joie parfois enfantine du croyant. D’une grande sérénité dans les premiers instants, la pianiste en impose ensuite par sa frappe ferme.

Au tour de Rolf Hind de s’installer au clavier, pour trois partitions enchaînées.
On goûte d’abord son jeu soyeux et nuancé dans Menuet sur le nom d’Haydn (1909), fragment commandé à Maurice Ravel pour saluer le centenaire de la disparition de l’Autrichien – Debussy, Dukas, Hahn, d’Indy et Widor acceptèrent l’exercice, également. Puis vient Meditation on Haydn’s (1982), autre commande, visant cette fois à célébrer un anniversaire de naissance. Pas encore géniteur inspiré de Lessons of love and violence [lire notre chronique du 18 mai 2018], George Benjamin (né en 1960) laisse percevoir ce qu’il vient d’étudier, adolescent, auprès de Messiaen et Loriod. Hind aborde avec délicatesse cette pièce scintillante et suspendue, avant de livrer The Dark Hug of Time (2016) – La sombre étreinte du Temps –, à la mémoire de Peter Maxwell Davies, l’auteur récemment disparu de The lighthouse [lire notre chronique du 27 avril 2017]. L’ouverture qui enfle timidement, marquée de fréquents silences, les motifs répétitifs teinté d’inquiétude, ainsi que l’apparition d’une note récurrente disent assez l’égarement, puis la rumination liée à la perte d’un être unique et adoré.

Alors que le prochain Festival d’Automne à Paris lui réserve une place d’honneur – offrant d’entendre l’opéra Kopernikus, notamment –, Siwan Rhys fait redécouvrir le Canadien Claude Vivier (1948-1883) à travers Shiraz (1981). Au moment de glorifier deux chanteurs aveugles suivis dans cette ville iranienne ainsi que le pianiste Louis-Philippe Pelletier, l’élève de Stockhausen découvre à Paris la musique de Grisey et Murail. Shiraz contient donc une structure mathématique héritée de Klavierstück IX (1961), mais aussi l’envie d’explorer une veine plus intuitive. En digne élève de Florent Boffard, la jeune Galloise séduit par une interprétation concentrée et énergique.

À la frontière de la Californie et du Nevada se trouve Hallelujah Junction, un lieu-dit dont le nom finit par inspirer à John Adams (né en 1947) une pièce éponyme d’un grand quart d’heure pour deux pianos (1998) – que reconnaîtra le public du film de Luca Guadagnino Call me by your name (2017). Comme beaucoup d’opus de l’école répétitive, celui-ci joue sur le décalage afin de créer un effet d’échos séduisants, le plus souvent joyeux et bondissants. Chaudement applaudis, Rolf Hind et Joseph Houston mettent un terme virtuose et brillant à un concert qui, s’il n’a pas réuni cinquante mélomanes, a la décence de mettre l’art contemporain à une heure accessible au plus grand nombre (20h). Toujours en partenariat avec le festival Occupy the Pianos, ce quatuor émérite revient demain, mêmes lieu et heure, jouer Steen-Andersen, Norgard et Eastman [lire notre critique du CD].

LB