Chroniques

par laurent bergnach

création française de Substances de Raphaël Cendo
Debussy, Stravinsky et Webern par le Quatuor Tana

Auditorium du Louvre, Paris
- 6 décembre 2013
© sébastien walnier | swphoto.be

Formé voilà près dix ans sous l’impulsion d’Antoine Maisonhaute, le Quatuor Tana réunit depuis 2010 sa consœur violoniste Chikako Hosoda, l’altiste Maxime Desert et la violoncelliste Jeanne Maisonhaute. Si son nom se réfère à la capitale malgache Tananarive, la formation ne souhaite pas raviver quelque suave exotisme « fin de siècle » mais bien se consacrer au répertoire de son temps – ils ont joué cette année Bedrossian, Boesmans, Chauris, de Jaer, Lenot, Ligeti, Looten, etc. – et plus largement du XXe siècle, comme le prouve le programme du jour. Les écrans numériques remplaçant les sempiternels pupitres sont d’ailleurs là pour nous en convaincre !

Dédié à Ansermet, commandé puis créé par le Quatuor Flonzaley, Trois pièces (1914) préfigure les différents climats de L’histoire du soldat [lire notre critique du CD]. Enjouée et rugueuse, la première offre ce côté vielle à roue de bien des folklores. La deuxième s’avère plus nauséeuse et inquiétante, avec des décharges inattendues autant que récurrentes qui secouent les tentatives d’alanguissement. Enfin, la dernière prend des apparences de berceuse et offre quelques harmoniques flûtés avant de s’endormir paisiblement. Toujours à l’initiative du quatuor suisse précité, Concertino (1920) voit le jour avec la volonté d’être avant-gardiste. Ce mouvement unique, assez tendu, met résolument en valeur l’homogénéité et la qualité d’écoute des interprètes.

« Seul comprendra ces pièces, écrivit Schönberg, celui qui croit que les sons expriment ce qui ne peut s’exprimer que par les sons » – d’autant que « certaines montrent un éveil indéniable à la conscience dodécaphonique », comme le rappelle Alain Galliari dans la biographie qu’il consacre à Webern. Composé en parallèle des Cinq pièces pour orchestre Op.10, Six bagatelles Op.9 (Sechs Bagatellen für Streichquartett) est écrit entre 1911 et 1913, mais la guerre en retarde la création jusqu’au 19 juillet 1924, confiée au Quatuor Amar (avec Hindemith à l’alto) à Donaueschingen. Avec talent, les quartettistes en subliment les passages les plus délicats grâce à la légèreté de leur archet.

Outre Yann Robin et Ondřej Adámek, les Tana recueillirent l’enseignement de Raphaël Cendo dont ils assurent la création française de Substances, suite à sa présentation bruxelloise au festival Ars Musica, le 24 mars dernier. Après In Vivo, son premier quatuor qui se voulait « une recherche utopique d’une autre dimension du son » (le Hors-son), cet explorateur de la saturation, s’inspirant d’un « texte juridique babylonien gravé sur une stèle de 2,25 mètres de haut », veut ici privilégier « les gestes pianissimo et les timbres inouïs grâce à l’utilisation d’un archet guero […] qui permet un travail précis sur la granulation sonore ».

Qu’entendons-nous de cette partition écrite « avec des symboles spécifiques et complexes » – et donc sans notes ? Un champ de cordes frottées avec énergie en quasi continu, d’une matière compacte (claquements, couinements, glissandos, etc.) qui respire seulement grâce à des ersatz de solo et à un final étonnant d’évanescence. Certes, après des débuts prometteurs [lire nos chroniques du 11 septembre 2005 et du 23 novembre 2007], le travail du compositeur a ensuite moins convaincu [lire notre chronique du 25 janvier 2011], mais il semble qu’à l’auto-complaisance que déplorait un collègue voilà cinq ans [lire notre chronique du 22 septembre 2009] il faille ajouter aujourd'hui la vacuité.

Le concert se termine avec un « classique » qui fut « contemporain » en son temps, comme le rappelle avec malice le premier violon : le Quatuor en sol mineur Op.10 (1893) de Claude Debussy. Animé et très décidé se veut assez droit mais nuancé, sans onctuosité malvenue, et dont l’allant final annonce la rigueur, voire le mordant du mouvement suivant. Suit un Andantino joué de manière infiniment caressante, presque recueillie. L’ultime mouvement retrouve la tension initiale dénuée de moelleux et de frémissement, qui participe à l’impression d’avoir redécouvert ce chef-d’œuvre chambriste. Bravo aux quatre musiciens qui possèdent sans doute possible les moyens de leurs ambitions !

LB