Chroniques

par gilles charlassier

cycle Gustav Mahler – épisode 2
Alexandre Bloch dirige l’Orchestre national de Lille

Kate Royal, Christianne Stotijn, Philharmonia Chorus
Le Nouveau Siècle, Lille
- 28 février 2019
Christianne Stotijn chante Mahler avec l'Orchestre national de Lille
© stephan vanfleteren

Inauguré par la Première Symphonie au début du mois [lire notre chronique du 2 février 2019], le cycle Mahler d’Alexandre Bloch et son Orchestre national de Lille se poursuit, selon l’ordre chronologique retenu, avec la Symphonie en ut mineur n°2 « Auferstehung ». Si d’aucuns auraient la (légitime) tentation de mettre l’interprétation du (jeune encore) chef français à l’ombre des légendes et des maîtres aguerris, c’est aussi la continuité du projet qu’il convient d’apprécier. La nostalgie des grandes architectures d’un Kemplerer ou d’un Tennstedt – pour ne reprendre que quelques noms glanés depuis la postérité de l’outre-tombe et de la discographie – ne resitueraient la présente interprétation que dans une longue histoire qu’elle ne prétend sans doute pas prématurément concurrencer. Le concert de ce soir confirme deux tropismes que la Titan avait déjà mis en avant : la fougue jubilatoire d’Alexandre Bloch, soulignant les contrastes et les ambivalences expressives de l’inspiration mahlérienne, et la précision des pupitres de l’ONL, magnifiée par l’acoustique analytique mais chaleureuse de l’auditorium du Nouveau Siècle, après la récente rénovation.

Noté Mit durchaus ernstem und feierlichem Ausdruck (D’un bout à l’autre avec une expression grave et solennel), l’Allegro maestoso augural, qui reprend un poème symphonique antérieur, Totenfeier, s’ouvre sur un grondement de basses très dessiné, à partir duquel s’élabore, crescendo, un maelström irrigué de tensions, sans jamais renoncer à la clarté des textures. À l’élaboration d’une arche dramatique, la dialectique du mouvement, entre les deux pôles thématiques et affectifs – le tragique et l’idyllique – préfère ici une élasticité de l’énergie qui se conclut par l’épuisement, temporaire, de la lutte. Moins verticale que d’autres, cette conception s’appuie sur un rubato fluide qui ménage une évolution quasi physiologique de la matière sonore.

Sehr gemächlich (Très modéré), l’Allegro moderato prolonge ce façonnement d’une pâte parfois dense, jamais compacte, qui ne néglige pas les séductions du chant et ses ambiguïtés émotionnelles. Sans introduire d’arêtes rhétoriques, l’ironie du Scherzo, In ruhig fliessender Bewegung (En un mouvement tranquille et coulant), qui procède d’un Lied du recueil Das Knaben Wunderhorn, Des Antonius von Padua Fischpredigt (La prédication de Saint-Antoine de Padoue aux poissons), déploie un foisonnement bigarré dans un perpetuum mobile à l’allure d’un tableau de Bosch – le triptyque du peintre flamand, La tentation de Saint-Antoine (De temptatie van de heilige Antonius, c. 1501), est exposé au Museu Nacional de Arte Antiga de Lisbonne. Enchaîné attacca et baigné dans le halo recueilli du mezzo homogène de Christianne Stotijn [photo], Urlicht, Sehr feierlich, aber schlicht (Très solennel, mais modeste), emprunt intact au recueil précédemment cité, ne dément pas la dramaturgie de chacun des mouvements, qui se referme sur une sorte de résignation, modulée au gré des épisodes successifs, réservant, par contraste accentué, l’apothéose libératrice au finale.

Symptomatiquement, dans la récapitulation de ce dernier, Im Tempo des Scherzos – Wild herausfahrend (Explosion sauvage), s’affirment les décibels, sans se complaire dans la saturation. Il met en évidence l’éclat des pupitres, avec un beau travail sur les timbres et les limites de la facture instrumentale – la distribution du deuxième motif, essoré, fait songer, à l’occasion, à la Neuvième de Beethoven. Émergeant des balbutiements de Philharmonia Chorus, au grain galbé sous la houlette de Gavin Carr, la conclusion rassemble toutes les forces musicales en une progression ascendante, jusqu’à la plénitude d’une coda qui résout les bouillonnements dramatiques antérieurs.

Ce que d’aucuns entendront comme la boulimie de la jeunesse face à la qualité des ressources à disposition, esquivant le surplomb démiurgique, peut aussi se lire comme l’émerveillement devant la modernité d’une partition, quitte à en simplifier la construction romantique. Prochain rendez-vous le 3 avril, avec la Troisième Symphonie, pour confirmer (ou infirmer) l’hédonisme immédiat de cette approche du corpus mahlérien, ici plus près des infinités terrestres que des idéalités métaphysiques.

GC