Chroniques

par bertrand bolognesi

cycle Rachmaninov : opus 29, opus 43 et opus 44
Andreï Korobeinikov, Vladimir Ashkenazy et le Philharmonia Orchestra

Théâtre des Champs-Élysées, Paris
- 23 octobre 2010
© dr

C’est un week-end entièrement consacré à la musique de Sergeï Rachmaninov que propose l’Avenue Montaigne, avec trois concerts de l’excellent Philharmonia Orchestra. Excellent, certes, et pourtant… Cette soirée s’ouvre par une exécution assez peu probante du poème symphonique L’Île des morts Op.29 que le compositeur russe conçut en 1907, sous l’inspiration du célèbre tableau d’Arnold Böcklin (il l’aborde d’abord par une photographie). Si la profondeur de ton est bien au rendez-vous, dès l’abord, une curieuse inertie de l’expressivité semble entraver la barque funèbre, retardant malencontreusement l’approche d’une rive incertaine. L’équilibre des pupitres ne prend pas, le relief est absent, l’élan se cantonne à un romantisme anachronique dans cette pièce symboliste avant tout, dont la forme, pourtant si précieuse, finit par paraître brouillonne. Aussi les contrastes en sont-ils heurtés, oubliant l’éventualité d’une narration de l’évocation, et le ton reste poli, loin de l’âpreté du sujet. Pour profiter en gourmand d’une fort belle couleur de bois, Vladimir Ashkenazy gomme cruellement l’écriture des cordes. Pour résumer, sa lecture s’affirme tout à la fois raide et terne, sans corps, véhiculant des intentions presque saucissonnées plutôt qu’une pensée tenue d’un bout à l’autre, et traversée d’une dynamique volontiers caricaturale, de sorte qu’y prévaut une désagréable impression d’incomplétude.

Tout au contraire, les premières mesures de la célèbre Rhapsodie sur un thème de Paganini Op.43 ravissent immédiatement l’oreille, grâce à l’impérative détermination et à la cohérence d’approche du soliste. L’on retrouve avec plaisir le jeune Andreï Korobeinikov [photo] qui signe une interprétation tendue, aiguisée, même - sans sucre ajouté.La frappe est choisie, la pédalisation toujours prudente, le ton austère. Ce piano-là demeure noir et blanc, et c’est tant mieux : l’entrelacs du Dies irae trouve ici un climat jamais sec mais relativement dur, sans consolation, à juste titre. Une nouvelle fois, Ashkenazy déçoit : bien que ne sachant pas porter sa prestation au-delà du statut d’accompagnement, tout donne à penser qu’il entend en porter haut une sorte de responsabilité orchestrale, jusqu’à jouer contre le soliste, par moments, plutôt qu’ensemble. À vingt-quatre ans, sans doute n’est-il pas aisé à Korobeinikov de contredire un musicien de cette trempe. Aussi l’attendra-t-on avec un chef plus complice pour goûter mieux sa version de cette page. Venu écouter Boris Berezovsky qui annula, le public applaudit chaleureusement un musicien qui le remercie d’un bis assez attendu : ce Prélude en ut # mineur, composé à dix-sept ans, etsi souvent réclamé au maître qu’il finit par le prendre en grippe et le dire d’un autre, par amère boutade. Le voici à la fois recueilli, alerte et sans effet de manches.

Dans la Symphonie en la mineur Op.44 n°3, Vladimir Ashkenazy renoue avec une inspiration nettement plus prégnante. Il ouvre son interprétation par un Lento plein de suspens, bientôt gagné par l’Allegro dont il soigne les timbres et la nuance, cette fois. L’orchestre britannique prend alors une dimension digne de sa réputation, livrant le mouvement avec tous ses reliefs. Si le chef s’appesantit un rien dans l’Adagio central dont il oublie l’indication non troppo, c’est un final des grands soirs qu’il développe dans l’Allegro conclusif – de quoi réconcilier notre écoute. Ce sont les opus 27 et 30 qu’il servira demain, en compagnie de Nikolaï Lugansky : la suite de l’histoire par notre confrère, d’ici peu…

BB