Chroniques

par david verdier

Der fliegende Holländer | Le vaisseau fantôme
opéra de Richard Wagner

Bayreuther Festspiele / Festspielhaus
- 18 août 2012
nouveau Fliegende Holländer signé Jan Philipp Gloger à Bayreuth
© enrico nawrath | bayreuther festspiele

L'édition 2012 du Festival de Bayreuth confirme son implication dans l'espace des problématiques sociopolitiques de notre temps. Involontairement tout d'abord, à propos du remplacement du baryton russe Evgueni Nikitin par le Coréen Samuel Youn, quatre jours avant la première du fliegende Holländer ; esthétiquement ensuite, par le choix du très jeune Jan Philipp Gloger pour la scénographie de cette nouvelle production.

On ne saurait trop reprocher à la mise en scène cette volonté d'ancrage des éléments d'esthétique musicale dans l'actualité immédiate puisque respecter Wagner, c'est avant tout respecter la vérité et la modernité de son théâtre. Tout droit venu du Stadttheater de Mayence, Gloger et son décorateur Christof Hetzer procèdent ici à une substitution de taille qui s'avère une parfaite réussite – à savoir, la disparition de tout élément littéral relatif à l'univers marin qui hante les décors et les personnages de cette narration romantique. Le procédé pourrait tourner à un pur effet de style s'il n'était justifié par une urgence à rendre compte à travers l'opéra de notre monde quotidien et du réseau de relations dans lequel nous errons, plus abandonnés encore que le Hollandais subissant sa damnation.

Le décor détient l'une des clés les plus intéressantes de cette production. Il se présente sous la forme de très hauts panneaux amovibles dont on ne perçoit immédiatement ni les dimensions réelles ni les éléments qui les composent. C'est un réseau de flux lumineux complexes, semblables à un immense circuit électronique ou bien à une mégalopole vue du ciel qui interagit en fonction des variations dynamiques du chant. De mystérieux compteurs s'affolent un peu partout sur ces murs électroniques, dont on ignore évidemment tout de la fonction qu'ils occupent (cotations, chronomètres ?...). Face à ces éléments qui tiennent à la fois de Time Square et de l'entrée des Enfers, Daland et son pilote semblent ridicules, habillés en complet veston dans un vaisseau réduit aux dimensions d'un canot de sauvetage. D'emblée, tout les distingue du Hollandais, débarquant tel un spectre moderne avec sa valise à roulette et son café à emporter. De mystérieux stigmates noirs sont visibles sur son crâne et ses mains, tels des éraflures métaphoriques qu'on aurait souhaité plus discrètes ou du moins plus compréhensibles.

Ce juif errant perdu dans l'immensité obscure de la scène puise beaucoup de son caractère dans le fait qu'on ignore tout de son passé durant l'opéra. Seule la proximité de la mort rédemptrice le contraindra à révéler enfin son secret. Pour l'heure, son long et périlleux monologue est l'occasion de le voir tout à la fois refuser les avances d'une prostituée et se trancher les veines comme si la mise en scène devait rendre lisible le déchirement intérieur d'un personnage prisonnier de son destin. La prostitution est du côté du spéculateur et chef d'entreprise Daland qui n'hésite pas à vendre sa fille pour la promesse d'un fabuleux butin. Le chœur des fileuses à l'ouverture du II est constitué d'ouvrières en tristes uniformes, occupées à enfermer des ventilateurs très humoristiquement appelés N1-H1L en raison de l'air qu'ils procurent et dont le plan de montage trône au dessus comme seul horizon. Senta est vêtue d'une robe rouge sang qui tranche avec le bleu-gris des uniformes. Le détail de la couleur se veut librement une allusion à la révolte sociale qu'elle incarne par une gestuelle véhémente ou bien une manifestation de la passion impossible qui la dévore et qu'elle projette littéralement à grands coups de peinture rouge sur une énigmatique sculpture cubiste qu'il faut bien identifier comme la représentation du Hollandais.

Le coup de foudre qui intervient soudainement crée une séparation entre l'univers besogneux et répétitif des travailleurs d'usine et la bulle féérique et colorée dans laquelle le couple qui se forme vit un rêve d'une naïveté touchante, tels des enfants qui joueraient une rencontre amoureuse. La costumière Karin Jud offre à Senta une torche et des ailes de papillon en carton avec éclaboussures écarlates, tandis que des nuages en plastique flottent tout autour. Senta et le Hollandais refusent le monde qui les entourent, insensibles aux manipulations du pilote, bras droit de Daland et promu responsable de production. Le falot Erik tente bien de retenir Senta, mais sa blouse de contremaître et ses airs rustres ne peuvent pas grand-chose. L'affrontement des chœurs (équipages du Hollandais et de Daland) ne sont pas les moments les plus marquants de cette production, principalement par l'effet très monolithique qu'on leur impose et cette façon de chanter de guingois qui prive les spectateurs de toute la puissance de l'émission.

La scène finale ajoute à la confusion et il n'est pas sûr que Jan Philipp Gloger ait surmonté les invraisemblables chausse-trappes du livret en obligeant Senta à se suicider dans les bras du Hollandais avec une paire de ciseaux, au sommet d'une pyramide de cartons. Le rideau tombe et se relève sur les ouvrières occupées à emballer des reproductions du couple enlacé, aussi vulgaires que des objets de pacotille que l'on vend aux badauds dans des lieux célèbres. L'amour véritable a été sacrifié, seule reste la société de consommation.

Le parti pris n'est pas inintéressant, mais sa systématisation nuit au bon déroulement des scènes. Der fliegende Holländer est un opéra relativement court, sans entracte. À la concision du temps musical répond une exigence à rendre la complexité des caractères romantiques qu'un regard superficiel pourrait trouver simplement naïfs. Ce romantisme « primitif », encore influencé par le modèle italien, demande une scénographie qui renvoie une vision et pas seulement des idées et des concepts, aussi intéressants soient-ils.

Cette vision, c'est musicalement qu'il faut la chercher.
Christian Thielemann réalise une fort belle alchimie entre l'énergie radicale de la battue et la lisibilité des lignes intermédiaires. Sous sa conduite, les grandes masses chorales ne prennent jamais d'épaisseur, sans pour autant manquer de densité. Certains décalages se créent inévitablement, mais la ductilité des timbres et le tempo alerte sont constamment privilégiés – jamais on ne tombe dans l'effet de premier degré qui se limiterait au spectaculaire. On lui sait gré d'avoir rendue limpide une Ouverture galvaudée par des générations de vernis opaque. La prestation de l'Orchester der Bayreuther Festspiele est en tout point exemplaire, sans le moindre écart majeur.

Le Hollandais de Samuel Youn est bien mieux qu'un remplaçant de luxe. Celui que l'on entendait alors dans des seconds rôles se retrouve au premier rang d'une équipe de qualité. La voix est saine et ne surjoue pas une ampleur qu'elle peinerait à atteindre. L'incarnation est très homogène, surtout dans le monologue initial, puissant et délié. À ses côtés, la Canadienne Adrianne Pieczonka ne manque pas d'un art de la coloration qui joue sur une capacité à tenir les notes longues sans fléchir. Les aigus sont aériens mais sans la densité qui lui permettrait de chanter des rôles plus exigeants. Le Daland de Franz-Josef Selig est sans difficulté terrien et pragmatique. La voix module une sorte de paternalisme sombre qui lui donne un caractère cynique fort différent d'un Hagen ou d'un Hunding. En Erik, Michael König expose un timbre vaillant mais qui ne dissimule pas l'effort de contrôle que nécessitent certains passages (la cavatine du III, en particulier). La Mary de Christa Mayer ne démontre pas de qualités intrinsèques inoubliables, même si elle ne démérite pas et compense par un jeu scénique efficace. Benjamin Bruns impose, quant à lui, un Steuermann d'une forme insolente, raffiné et techniquement proche par bien des égards d'un Fritz Wunderlich ou d'un Rudolf Lustig.

L'édition 2013 du Bayreuther Festspiele reprendra cette production ainsi que Lohengrin et Tannhäuser. L'événement de l'an prochain promet déjà son lot de scandale et de génie : un Ring du bicentenaire mis en scène par l'iconoclaste Frank Castorf sous la baguette du jeune Kirill Petrenko.

DV