Chroniques

par hervé könig

Der goldene Drache | Le Dragon d’Or
théâtre musical de Péter Eötvös

Buxton Festival / Opera House
- 18 juillet 2016
création britannique du Dragon d'Or de Péter Eötvös, au Buxton Festival 2016
© clive barda

Ce soir, nous faisons connaissance avec la très jolie maison d’opéra de Buxton, élégante bourgade du Derbyshire où, à quelques quatre heures de voiture de Londres et à une cinquantaine de kilomètres de Manchester, plus au nord, a lieu un festival de franche allure qui ne le cède en rien à nos incontournables continentaux. Quelques semaines après notre collègue strasbourgeoisedont les pas foulèrent la capitale britannique pour le Ring d’Opera North [lire notre chronique du 3 juillet 2016], l’île nous accueille au cœur d’une campagne verdoyante où de longues promenades invitent à la rêverie. Entre une randonnée sur les sentiers d’un parc régional séduisant et une bonne bière rousse au Kings Head, (véritable institution), découvrir la nouvelle version de l’avant-dernier ouvrage lyrique de Péter Eötvös gagne des atours plus exotiques encore que partout ailleurs.

Car le Buxton Festival programme le grand répertoire comme la création, ce dont ne peuvent s’enorgueillir nombre d’événements de même carrure. Il y a deux ans, l’Opéra de Francfort donnait naissance à Der goldene Drache, fable d’opéra conçue par le musicien hongrois à partir d’une pièce de Schimmelpfennig, qui avait beaucoup enthousiasmé notre rédacteur en chef [lire notre chronique du 4 juillet 2014]. La compagnie Music Theater Wales, sise à Cardiff, est volontiers conviée à se produire à Buxton, comme elle le fit par le passé avec Luci mie traditrici de Salvatore Sciarrino. Eötvös nous plonge aujourd’hui dans un drame social, traité sur le mode bouffon jusqu’à la loufoquerie tragique. Avec The golden dragon, titre de la version révisée en langue anglaise, la particularité de ses opéras se vérifie une nouvelle fois : ils sont des rares du répertoire contemporain à connaître plusieurs productions en peu de temps.

Après avoir donné à réfléchir aux problèmes de l’émigration, de ce qui porte une partie d’un peuple à s’exiler, avec toutes les déceptions que la réalité impose ensuite au rêve, mais aussi de l’intégration par le pays d’accueil de ces étrangers rapidement en difficulté, à travers Greek, l’opéra de Mark-Anthony Turnage d’après la pièce de Steven Berkoff, le metteur en scène Michael McCarthy se penche sur un restaurant chinois qui emploi des compatriotes sans papiers. Une dent cariée vient par malheur assaisonner le potage d’une cliente… une manière délicieusement absurde de sensibiliser le public occidental à ce qu’ont à vivre les « autres », ceux qui ne sont pas nés là, ceux que ne protège aucune loi sur la santé et dont le labeur chaque jour lui « sert la soupe », métaphorise le texte.

De cette critique acerbe de notre société à laquelle il faut peut-être pincer la langue sur une dent chinoise égarée dans quelque exquis consommé – le mot est juste ! – pour qu’elle cesse de faire semblant de ne rien savoir, de ne rien voir, Péter Eötvös a mijoté un ragoût sonore qui convoque les légumes à préparer, en sus des voix de ceux dont il est dit souvent qu’ils n’en auraient pas. Une joyeuse équipée de chanteurs passionnément investis fait sainement exploser les codes du genre, dans le décor et les costumes de Simon Banhaméclairés par Ace McCarron. La proposition de McCarthy va bon train dans l’écriture foisonnante et incongrue d’Eötvös, fort bien servie par l’excellent Geoffrey Paterson – un jeune chef positivement engagé dans la musique de son temps (il vient de diriger deux opéras de chambre d’Harrison Birtwistle, entre autres) qui fut, quelques saisons plus tôt, l’assistant de Kirill Petrenko à la Bayerische Staatsoper (Munich) sur tout le Ring d’Andreas Kriegenburg [lire nos chroniques du 15 juillet 2013 et du 13 décembre 2015]. Applaudissons la Jeune fille de Llio Evans, la Sexagénaire de Lucy Schaufer, le Soixantenaire de Jeffrey Lloyd-Roberts, particulièrement présents.

À cette première d’importance dont l’aspect grandement critique aurait pu rebuter, le public fait un accueil favorable.

HK