Chroniques

par laurent bergnach

Der Kaiser von Atlantis | L’empereur d‘Atlantis
opéra de Viktor Ullmann

operavision.eu / Deutsche Oper am Rheim, Düsseldorf
- 14 novembre 2020
Kober joue Der Kaiser von Atlantis, opéra écrit par Ullmann à Theresienstadt
© hans jörg michel

Proche de Schönberg durant son adolescence viennoise, le Bohémien Viktor Ullmann (1898-1944) trouve un nouveau mentor à Prague où il arrive en 1919. Il s’agit d’Alexander von Zemlinsky, alors chef d’orchestre au Neues deutsches Theater. Plus tard (1935-1937), avec une dizaine d’opus à son catalogue, le jeune homme prend des leçons chez Alois Hába, connu pour sa musique en micro-intervalles. Mais les années sombres arrivent, avec la persécution des Juifs dans le protectorat de Bohême-Moravie. En septembre 1942, le musicien est déporté au camp de concentration de Theresienstadt dont les nazis font reluire le vernis. Pour un créateur, la plainte n’est pas une option possible : « […] notre volonté culturelle était à la hauteur de notre volonté de vivre ».

Lorsqu’il écrit ses mots dans Goethe und Ghetto, en 1944, Ullmann peut se réjouir de l’accroissement de ses cycles chambristes (quatuors à cordes, sonates pour piano, etc.) et même, à l’instar de Krása avec Brundibár (1943) [lire notre chronique du 8 octobre 2015], de la gestation d’un ouvrage lyrique hautement symbolique dans lequel la Mort, offensée par l’insolence d’un tyran, refuse de laisser mourir qui que ce soit. Commencé en juin 1943 et révisé en août 1944, Der Kaiser von Atlantis, oder die Tod-Verweigerung est répété par les prisonniers jusqu’à la générale, puis finalement censuré. La fin d’Ullmann est alors proche : avec Pieter Kien, son librettiste de vingt-cinq ans, il est conduit le 16 octobre à Auschwitz, d’où aucun ne réchapperait.

Quarante-cinq ans après la création posthume de l’ouvrage à Amsterdam, la Deutsche Oper am Rheim (Düsseldorf) propose, du 19 septembre au 16 octobre dernier, cette farce ironique souvent programmée [lire nos chroniques du 12 mars 2015, du 24 janvier 2014, du 26 novembre 2012, des 10 janvier et 30 avril 2006]. Le décor conçu par Emine Güner – également costumière – est centré sur des faisceaux de cordes qui évoquent d’emblée le fil des Parques. Pour Ilaria Lanzino, elles représentent aussi le pouvoir totalitaire, contraignant chaque individu à un rôle dans un espace bien défini. La bonne nouvelle est que chacun peut résister à cette servitude ! Avec talent, la metteure en scène joue la carte de l’allégorie sans renoncer à l’émotion.

Les quatorze musiciens issus des Düsseldorfer Symphoniker menés par Axel Kober [lire nos chroniques de Parsifal et Tannhäuser] favorisent l’épanouissement de voix superbes. Dans le rôle-titre, le jeune Emmett O’Hanlon séduit par son baryton vaillant au timbre riche. Les basses Thorsten Grümbel (Haut-parleur) [lire nos chroniques de Der Freischütz, Siegfried, Das Rheingold, Tannhäuser, Die Feen et Mathis der Maler] et Luke Stoker (La Mort) [lire notre chronique de Parsifal] font aussi preuve de santé et d’ampleur, tandis que David Fischer (Arlequin) séduit par un ténor clair et précis, infiniment lyrique. Le mezzo-soprano Kimberley Boettger-Soller (Tambour) offre un chant vif et impacté. Tout en étant efficaces, Sergueï Khomov (Soldat) et Anke Krabbe (Fille) apparaissent avec des qualités moindres, dans des rôles heureusement secondaires.

LB