Chroniques

par laurent bergnach

deux créations françaises par Court-circuit
œuvres d’Hurel, Matalon, Rizo-Salom et Trybucki

L’Ode – Conservatoire, Vanves
- 11 mai 2017
En création française, Court-circuit joue Raíces (2015) d'Adrien Trybucki
© dr

Dirigé par Jean Deroyer, ce concert s’inscrit dans la double résidence, au Théâtre de Vanves, de l’ensemble Court-circuit et de son directeur artistique, Philippe Hurel (né en 1955). C’est d’ailleurs lui qui ouvre un programme centré sur le rythme – le rythme dont raffole ce féru de jazz et de rock, pour qui l’indication « avec swing » a un sens immédiat quand Pierre Boulez passe de longues minutes à en préciser les contours (entretien avec Gilles de Talhouët, mars 2013). Ainsi que Figures libres (Berlin, 2001), Pas à pas (Venise, 2015) fut écrit pour l’Ensemble Recherche, mais sans trio de cordes, cette fois. En revanche, l’idée de contamination demeure dans cette pièce en création française animée par des rafales venteuses (flûte, hautbois, clarinette), un piano et un marimba fébriles. Parfois, la percussion s’allège, le piano résonne et les vents gémissent, dessinant des îlots plus languides, ici et là, mais le tourbillon d’énergie reste omniprésent.

Élève du précédent, distingué en 2014 par le prix Île de créations, Adrien Trybucki (né en 1993) avoue l’influence de nombre de contemporains : Billone, Cendo, Fedele, Jarrell, Leroux, Poppe, etc. L’énergie est au cœur de Raíces (Milan, 2015), joué en France pour la première fois, mais aussi le cheminement, si l’on en juge un maigre texte explicatif : « aller jusqu’au bout du processus et retrouver le rhizome, l’origine du tout. Se souvenir d’où vient la sève de l’arbre — au plus profond des entrailles terrestres —, qui lui permet de tutoyer les étoiles ».

Après un départ percussif du sextuor en place (flûte, clarinette, violon, alto, violoncelle, piano et percussion), une longue résonnance s’installe, emprunte de spectralisme, sur fond de voix parlées dans le dispositif électronique. Plus loin, cahots, fulgurances et grincements ponctuent une suite d’épisodes plus rythmiques où, soudain, surnage un piano seul. Puis la mécanique obsessionnelle du jeune créateur paraît s’épuiser pour rendre l’âme, entravée jusque-là par d’heureuses inventions, tandis que des cigales crissent dans les haut-parleurs. Un sursaut fort dispensable met un point final à cette douzaine de minutes stimulantes autant qu’intrigantes.

Après l’entracte, retrouvons Martín Matalon (né en 1958). Bien connu pour ses musiques accompagnant des films de Buñuel et Lang [lire notre entretien d’avril 2014], l’Argentin l’est aussi pour sa série Traces, ou encore Trames, inspirée du poème homonyme de Borges qui dévoile la synchronie entre tous les éléments constituant l’« histoire universelle ». Pièce en huit mouvements courts reliés de façon à contrarier l’idée de miniature, Trame XI (Marseille, 2011) s’ouvre dans la légèreté : pizz’ à la contrebasse (Didier Meu), souffles des flûte et clarinette, etc. Un bref climax (martellements, couinements) conduit à une fin nonchalante, sinueuse et quasi spirituelle (cordes du piano, bols tibétains, etc.).

Enfin, le concert s’achève avec Luis Fernando Rizo-Salom (1971-2013), à qui hommage est rendu ce soir. Dédié aux victimes japonaises du séisme de mars 2011, El juego (Shizuoka, 2011) explore cinq situations musicales contrastées qui s'enchainent. L’auteur d’In/Out [lire notre chronique du 10 novembre 2016], pour qui « composer est un jeu qui favorise l'interaction entre les sons et les rythmes dans un espace temporel », prouve une fois encore sa capacité à attirer l’oreille sur un univers fort riche. Nous aimons croire que ce dernier aurait plu à Béla Bartók dont deux extraits de Mikrokosmos jalonnent le programme sous les doigts sagaces de Jean-Marie Cottet : Ostinato, fluide et coloré, et Six danses en rythme bulgare, tout en fougue et tension.

LB