Chroniques

par vincent guillemin

Dialogues des carmélites
opéra de Francis Poulenc

Théâtre des Champs-Élysées, Paris
- 10 décembre 2013
Dialogues des carmélites (Poulenc) par Olivier Py au Théâtre des Champs-Élysées
© vincent pontet | wikispectacle

La concurrence à qui sera confié le plus grand nombre de productions lyriques dans le monde cette saison-ci semble se disputer entre Robert Carsen et Olivier Py. La nouvelle mise en scène de Dialogues des Carmélites donne l’avantage à ce dernier, puisqu’elle précède celle de son confrère en mai à Londres, dont l‘intérêt principal sera la direction de Simon Rattle.

Après Alceste au Palais Garnier et une Aida bâclée à Bastille, Olivier Py propose enfin une réalisation travaillée et même plutôt subtile de l’opéra de Poulenc, malgré les tons gris du décor de Pierre-André Weitz et dans la lumière simple mais efficace de Bertrand Killy. Dans un cadre limité, l’austérité de la première scène permet d’entendre le Marquis de La Force, le très correct Philippe Rouillon, auquel répond un Chevalier surjoué par Topi Lehtipuu qui se bat avec la langue de Bernanos dans le désir de la trop bien prononcer. Des carrés s’ouvriront et se refermeront tout au long du spectacle, laissant régulièrement apparaitre une croix de lumière au centre, avant de nous plonger dans un univers d’arbres ou ensuite dans une geôle de bois qui laisse passer de divins rayons solaires. L’idée de reproduire les principaux épisodes de la vie du Christ en parallèle à celle des sœurs est particulièrement réussie et, si peut sembler facile celui de la Nativité avec la statue de Jésus dans les mains de Blanche, la dernière cène avec le Christ (La Mère Supérieure) entouré des douze apôtres (douze religieuses) est magnifique, tout comme la plus fine scène du Golgotha, trois sœurs encadrant une Constance à genou assimilable à Marie. L’autre subtilité est le fait d’écrire à la craie – rappel de la mise en scène d’Alceste [lire notre chronique du 12 septembre 2013] – , peut-être influencé par la modification de texte dans la proposition de Christophe Honoré deux mois plus tôt [lire notre chronique du 12 octobre 2013] : la devise révolutionnaires « Liberté, Égalité, Fraternité » est déroulée avec le premier terme qui, au deuxième acte, devient « Liberté en Dieu », le suivant évoluant en « Égalité devant Dieu », tandis que ne paraîtra jamais le troisième mot, clairement assimilable à la confrérie des religieuses, conduites à la mort par leur comportement solidaire.

Du cast de stars, Sandrine Piau dut abandonner cette première à cause d’un « vilain microbe ». Elle est remplacée en Constance par Anne-Catherine Gillet qui chanta le rôle à Toulouse [lire notre chronique du 27 novembre 2009] et fut Blanche dans la reprise de la production de Bordeaux à Angers il y a trois semaines. Peu à l’aise avec la mise en scène qu’elle a découverte quelques heures auparavant, son personnage est pourtant le plus vivant et le plus naturel de la soirée. En Blanche de La Force, Patricia Petibon chante magnifiquement et lance de superbes aigus, jamais entendus par le passé, mais elle est complètement hors du style et passe à côté de la finesse de l’œuvre et de sa symbolique religieuse. Rosalind Plowright n’a plus la voix de Madame de Croissy, même si certaines phrases sont superbes, mais la conviction y est encore, surtout dans la belle perspective de son lit de mort, installé en plein milieu du plateau comme si nous la regardions d’en haut, déjà du Paradis. Véronique Gens chante une Madame Lidoine admirable qui montre quelques marques de fatigue dans l’aigu et le bas-médium. Sophie Koch maîtrise intelligemment la fonction de Mère Marie. Des seconds rôles, Iouri Kissin (qui surprenait à Rennes en Don Giovanni) est ici assez pâle en Second Commissaire, quand le Premier de Jérémy Duffau est très bon. L’Aumônier de François Piolino n’est pas en reste, mais manque de religiosité, surtout dans les formules liturgiques. Seul le final saisit par sa mystique vocale, à l’inverse de la mise en scène qui manque de force, les sœurs partant les unes après les autres vers une arrière-scène étoilée à chaque son de couperet.

Cette fois, Jérémie Rohrer a un « vrai orchestre » entre les mains. Il se sert efficacement d’un Philharmonia aux vents médiocres dont le timbre général ne rend pas justice aux coloris et à l’éclat de la musique de Poulenc. De belles phrases sont proposées dans un ensemble assez inégal où, pas plus dans la direction que dans le chant, nous ne trouvons la tension ou l’apesanteur religieuse inhérente à l’œuvre. Tout en demeurant une réussite, ces Dialogues des Carmélites laissent transparaître un goût d’inachevé, le bon niveau global n’invitant ni à la réflexion profonde ni au ciel.

VG