Chroniques

par 24 octobre 2009

eine Alpensinfonie par Gustavo Dudamel
Sinfónica de la Juventud Venezolana Simón Bolívar

Salle Pleyel, Paris
- 24 octobre 2009
à la Salle Pleyel (Paris), eine Alpensinfonie de Strauss par Gustavo Dudamel
© dr

Musique, enchaînement de sons de diverses hauteurs et timbres, dans l’écoulement d’un temps scandé par la répétition ; succession d’ondes sonores dotée de certaines régularités temporelles et harmoniques. Définition sous laquelle, à s’y tenir, le début de programme de cette soirée rentrerait formellement. Mais quand la musique se réduit à cela, on s’absente de ce qui se joue sur scène et l’on suit à l’aune de la mélodie intérieure cette autre musique qui, elle, touche au cœur et au sens. De ce Concerto pour violon en ré majeur Op.35 de Piotr Tchaïkovski, on ne garde souvenir que d’un soliste inexact, s’essayant en deçà de l’œuvre à une virtuosité de surface, noyée dans une articulation sirupeuse. Là où l’élégie affleure, ce que l’on espère d’un début de miniature tendrement esquissée est hélas vite détruit par l’absence de tact de l’ensemble, la chute brouillonne d’un accent, la laideur d’un sforzato trop pressé. Cela dit, ce que l’orchestre donne à entendre, sa qualité d’ensemble, en fait attendre beaucoup, impression que confirme bientôt Eine Alpensinfonie Op.64 de Richard Strauss.

Certes, les entrées des cuivres sont souvent imprécises, pour ne pas dire baveuses (Nacht), et les bois manquent de subtilité : le son est plein, trop rudement affirmatif (les oiseaux de Wanderung neben dem Bache). D’aucuns auront encore regretté un excès de virilité dans les crescendos, et comme un écrasement des labyrinthes texturaux de la partition. Et sans doute faut-il reconnaître que l’exécution proposée par Gustavo Dudamel à la tête du Sinfónica de la Juventud Venezolana Simón Bolívar ne pourrait prétendre à entrer au Panthéon des enregistrements de référence. Si pourtant l’on en garde un souvenir si vif aujourd’hui, ce n’est pas tant à la perfection du rendu musical qu’on le doit mais à l’extraordinaire vigueur des impressions qui s’en sont dégagées sur le moment.

Les différents lieux de la partition sont tour à tour servis par une vie peu commune, en cela cohérente tant avec le pictorialisme que le symbolisme tardif de cette musique à programme. Émouvante mer grave des cordes sur la mystérieuse Nacht d’ouverture, toute traversée des ébauches du thème de la montagne. Puis Sonnenaufgang, radieux de la lumière accumulée dans l’épaisseur d’un tutti quasi-extatique. Articulation pleine d’énergique entrain sur Der Anstieg, jusqu’à l’entrée dans la forêt hiératique. Tandis que l’Am Wasserfall roule des harmoniques aiguës et tendres de l’eau, harpes et piccolos, les cloches d’Auf der Alm apportent une vision de lointains troupeaux aux plans sonores entremêlés, dans l’ensemble très audibles, d’une Erscheinung inquiète. Sur les Gefahrvolle Augenblicke, tout n’est pas parfait, le violoncelle manque de justesse – mais les pupitres conservent une présence et un engagement tels que la concentration n’est pas rompue. Auf dem Gipfel, le son s’habille soudain d’une émotion splendide – saisissement.

Les trompettes un peu plates du Nebel steigen auf précèdent un brouillage des plans sonores au profit des grandes masses orchestrales dans les forte tandis que le thème solaire s’étiole et réapparait celui de la nuit (Die Sonne verfinstert sich allmählich). Ici, sans doute le point le plus étrange de ce concert : alors même que l’orchestre marque le pas et montre ses limites, on reste convaincu de la proposition d’ensemble. Aux hystéries de la tempête et de la descente empressée qui la suit, les sons se télescopent, les retours des thèmes liés aux différents lieux traversés à la montée ne sont pas tous très audibles, mais on est pris par l’urgence, la pluie et ce froid qui habite les orages de montagne. Tout se recueille et s’endort dans l’épuisement heureux des souvenirs de la journée passée, Sonnenuntergang avant la paix conclusive, decrescendo sensuel jusque dans les moires mystérieuses d’une Nacht amoureuses, épanouie, radieuse.

À l’issue du concert, une cérémonie sous l’égide du Ministre de la Culture et de la Communication, M. Frédéric Mitterrand, distingua par l’insigne d’Officier de la Légion d’Honneur M. José Antonio Abreu pour son travail de fondateur et directeur du Système National d’Orchestres de jeunes et d’enfants du Vénézuela, dont sont issus le Sinfónica de la Juventud Venezolana Simón Bolívar et Gustavo Dudamel. Ce dernier, quant à lui, se vit honoré de l’insigne de Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.

MD