Chroniques

par laurent bergnach

Einstein on the Beach | Einstein sur la plage
opéra de Philip Glass

Opéra national de Montpellier / Corum
- 16 mars 2012
recréation à Montpellier d'Einstein on the Beach
© marc ginot | opéra national de montpellier

Alors que Doctor Atomic (2005), l’opéra « réaliste » de John Adams, invite à partager les doutes d’Oppenheimer au moment du Projet Manhattan [lire notre critique du DVD], Einstein on the Beach ne nous dit rien sur le physicien le plus célèbre du XXe siècle, ni comment il bouleverse la compréhension du monde en démontrant que l’espace et le temps dépendent de chaque milieu inertiel (c’est-à-dire sans accélération ni changement de direction), ni qu’il encourage Roosevelt à se doter de la bombe nucléaire avant de se rétracter, ni encore qu’il refuse la présidence d’Israël en 1952 ou que ses cendres sont dispersées dans un lieu tenu secret. Tout au plus trouve-t-on des symboles liés à ce pacifiste convaincu (horloges, avions, etc.) qu'incarne ce soir Antoine Silverman, muet avec son violon, en surplomb de la fosse.

Reproduit dans le programme de salle, la brochure du XXXe Festival d’Avignon – où le spectacle fut créé, du 25 au 29 juillet 1976, lorsque Lucinda Childs n’avait pas encore remplacé Andrew de Groat – informe que « l’opéra n’est pas construit sur une trame littéraire mais autour d’une structure architecturale qui répartit le temps de la représentation en sections d’égales durées […]. Bob Wilson a conçu avec une grande précision un enchaînement d’images qui sont perçues comme des visions oniriques […]. Phil Glass a composé une musique qui par son intensité et son mode répétitif amène à un état quasi hypnotique. Par la forme de sa modulation, cette musique rejoint une intériorité profonde et se place hors du temps ».

Concrètement, cette recréation donnée en première mondiale regroupe deux comédiennes, un comédien, un enfant – Helga Davis, Kate Moran, Charles Williams et Jasper Newell, livrant les textes de Christopher Knowles, Samuel L. Jonhson et Lucinda Childs, heureusement sans surtitrage –, un chœur de douze personnes, quatorze danseurs de la Lucinda Childs Dance Company ainsi que les musiciens de l’Ensemble Philip Glass placés sous la direction de Michael Riesman. Avec ces artistes excellents, le spectateur passe d’une scène à l’autre durant quatre heures et demie, découvre des tableaux surréalistes plus ou moins décorés (train, tribunal, vaisseau spatial) comme des ballets vivaces sur un plateau nu. Les Knee Plays articulant les quatre actes peuvent servir d’entracte… et certains spectateurs ne s’en sont pas privés !

Justement, le public réagit de bien des manières à ce spectacle mythique qu’une majorité découvrait pour la première fois – d’autant qu’il n’a jamais été filmé en continu, comme le rappelait Dusapin, en fan, tout récemment [lire notre chronique du 25 février 2012]. Contre toute attente, ébauches de huées, applaudissements ironiques et volonté adolescente de déclencher un scandale mènent finalement à la standing ovation générale. Pour notre part, si la dernière demi-heure fut parfois éprouvante (élévation christique d’une colonne lumineuse, solo de saxophone daté), nous avons été sensible à cette « histoire que l’on vit », aux progressions d’une musique qui se répète en apparence comme aux infinis variations scéniques qu’elle accompagne. Même si l’univers de Glass reste une affaire de goût, rien de cela n’échappe si l’on sait être présent.

LB