Chroniques

par david verdier

Götterdämmerung | Crépuscule des dieux
opéra de Richard Wagner

Bayreuther Festspiele / Festspielhaus
- 19 août 2013
le Ring bayreuthien de Frank Castorf se conclut
© enrico nawrath | bayreuther festspiele

En pénétrant dans ce décor glauque et sinistre, on sait d'emblée que Götterdämmerung a définitivement enterré l'humour décalé des débuts. Même l'idéologie et la propagande n'a plus vraiment de prise sur ce qui est donné à voir. C'est un amalgame de tout et de rien, des êtres débarrassés de leur propre humanité, errant dans un univers surchargé de symboles. Pour le spectateur, le brouillage des codes opère à flux tendu, bousculant les certitudes naissantes et multipliant les cibles là où se dessinait un début d'éclaircissement. Cette profusion est le prix à payer pour pénétrer l'univers proposé.

La question du lieu, tout d'abord : alternativement Berlin Est et Ouest, mais également Wall Street (après le Mur, la Nouvelle Frontière ?). La rotation du décor sur lui-même contredit toutes les tentatives de localiser l'action scénique. Au réalisme sordide d’une arrière-cour d'immeuble, avec restaurant kebab et marchand des quatre-saisons, s'oppose la gigantesque façade néo-classique du temple de la finance. Les dieux sont morts mais, comme dans les épisodes précédents, le rituel reste bel et bien présent, comme une survivance primitive. Les trois Nornes troquent le fil des Parques pour d'obscurs accessoires d'un culte pseudo-vaudou, avec écran de télévision en guise d'autel à vénérer. Plus tard, c'est le chamanisme qui viendra conclure l'effondrement du monde, comme si le mysticisme et le retour à la nature répondaient à la disparition des valeurs sociales, politiques et économiques. Pour l'instant, le pétrole refait son apparition sous la forme d'une immense enseigne lumineuse vantant les mérites du PLASTE UND ELASTE, appellations bien connues en Allemagne de l'Est pour désigner les produits de la firme Buna installée à Schkopau (Saxe-Anhalt). Les murs de briques et les échelles rappellent le décor de Richard Peduzzi en 1976. Sur le grand escalier, Frank Castorf imagine une reconstitution subliminale de la scène du landau dans Le cuirassé Potemkine – un landau très symbolique d'où s'échappent des pommes de terre alors même qu'il dévale les marches [Броненосец Потёмкин, Eisenstein, 1925]. Seule donnée constante dans ce conglomérat sémantique : la présence insidieuse du pétrole et de ses dérivés au quotidien (essence, plastique, objets, etc.). Le rideau tombe sur Hagen méditant devant un bidon embrasé, tandis qu’enveloppé dans une bâche plastique le corps de Siegfried a disparu.

Castorf présente une faune interlope, au fonctionnement brutal et clanique. Une sorte de fin de partie où l'on ne distingue plus entre héros et méchants, chacun présentant alternativement sa part d'ombre et de lumière. Hagen n'a aucun mal à régner sur ce monde de fantoches, caractérisés par cette meute fanatique montrée en gros plans dans des inserts vidéo d'une redoutable efficacité. Siegfried est plus que jamais détestable, petite frappe prête à agir dans tous les mauvais coups et à passer des bras de Gutrune à ceux des filles du Rhin. Sa mort est à l'image de ce profil, agonisant sous les coups de batte de baseball de Hagen.

En définitive, seule Brünnhilde échappe à ce sinistre tableau. Drapée dans une étincelante robe de soirée, elle n'est jamais avilie ou contaminée par la pourriture morale qui l'environne. De ce point de vue, la scène de la conjuration est assez confuse, car on imagine mal ce qui chez elle peut animer le désir de vengeance. Son dernier geste rappelle celui de Loge à la fin de Rheingold [lire notre chronique du 14 août 2013] : on répand de l'essence comme autour d'un bûcher… et l'allumette reste dans les mains de l'incendiaire, dans un mélange de suspens et de frustration. Rien, décidément, ne disparaît de ce monde dégradé. La mise en scène est plus cohérente quand il s'agit de présenter les Filles du Rhin comme trois criminelles, à la perversité très animale – littéralement trois pétroleuses qui lèchent leurs doigts souillés d'or noir et de sang. C'est autour d'elles que les fausses pistes surabondent. Allongées dans leur Mercedes décapotable, un homme gît à terre, sous les roues, tandis qu'un autre est enfermé dans le coffre. Mystère, donc…

Le plateau vocal est un brin en-deçà des espérances qu'avaient fait naître les journées précédentes. La Gutrune assez moyenne d'Allison Oakes échoue à rendre crédible la douleur qui s'empare d'elle à la vue du cadavre de Siegfried. La voix se décolore à de multiples reprises, contraste particulièrement flagrant avec la tenue parfaite et la belle projection du Gunther d'Alejandro Marco-Burmeister. Attila Jun (Hagen) parvient, par sa présence, à faire oublier une intonation perfectible et des baisses de régime notoire (notamment dans la scène du meurtre). L'Alberich de Martin Winkler se sort bien de sa courte intervention ; la voix mériterait d'être davantage sollicitée pour atteindre le degré de noirceur qu'on aimerait y trouver. Claudia Mahnke n'incarne pas une Waltraute très séduisante et sa prestation est correcte, tout au plus. L'équilibre est meilleur avec les Filles du Rhin, décidément cohérentes d'un bout à l'autre de ce Ring, et des trois Nornes – si l'on fait exception de la terne Christiane Kohl.

La Brünnhilde de Catherine Foster confirme une palette vocale appréciable [lire notre chronique du 15 août 2013], sans l'énergie débridée et la prise de risque qui permettrait d'aller plus loin dans ce rôle. Son immolation à fleur de notes ne transmet rien d’émouvant, même si elle va au bout de l'entreprise sans défauts majeurs. Le Siegfried de Lance Ryan [lire notre chronique du 17 août 2013] fait piètre figure et ne s'élève qu'à grand peine au-dessus d’un niveau acceptable. Il faut attendre son agonie pour (enfin !) oublier ce timbre coincé entre gorge et nez et entendre un début de legato.

Inutile de préciser que la démonstration de force des Chœurs est à la hauteur de la puissance et de la précision qu'on souhaite y trouver. L'essentiel est ailleurs : dans la fosse une fois de plus. Kirill Petrenko valide tous les espoirs qu'il fit naître dans les journées précédentes – progressivement il est vrai. Le Voyage sur le Rhin explose de luxuriance à chaque mesure, et sa vision de la mort de Siegfried plonge dans des vertiges d'une intensité inouïe. Cet homme est un magicien, il tient le Ring tout entier entre ses mains.

DV