Chroniques

par bertrand bolognesi

Giuseppe Verdi | Messa da requiem
Maria José Siri, Anna Goryachova, Sergueï Romanovski et Gábor Bretz

Pražský filharmonický sbor et Wierner Sinfonieorchester, Fabio Luisi
Bregenzer Festspiele / Festspielhaus
- 22 juillet 2019
Au Festival de Bregenz, Fabio Luisi joue la "Messa da requiem" de Verdi...
© bregenzer festspiele | dietmar mathis

Avant d’être l’excellente directrice générale qu’elle dut de l’Opéra national du Rhin, Eva Kleinitz a beaucoup travaillé au Bregenzer Festspiele où elle occupa tour à tour les emplois d’assistance à la mise en scène, de cheffe des castings et de directrice artistique. Après à peine un an et demi d’exercice à la tête de l’institution alsacienne, Eva Kleinitz nous a quittés, le 30 mai 2019. En la Kreuzkirche am Ölrain de Bregenz, une cérémonie eut lieu le 7 juin, suivie de l’inhumation de son urne funéraire. Ce soir, le festival autrichien lui rend hommage en lui dédiant ce concert.

À la tête du Wiener Sinfonieorchester et du Pražský filharmonický Sbor, dirigé par Lukáš Vasilek, Fabio Luisi fait venir de très loin les premiers pas du Requiem aeternam, dans un soin extrême de la perception exacte du texte latin, à la faveur de la grande tendresse instrumentale et chorale de ce commencement fort dolent. Pour sûr, la Messa da requiem de Verdi n’est pas une œuvre baroque, mais le romantisme tardif de l’Italien n’est paradoxalement pas si loin, dans sa théâtralité, d’une essence textuelle presque comparable à celle d’une cantate luthérienne. La tonicité effective de Te decet hymnus dynamise l’exécution en se gardant sainement de tout excès sonore. Le crescendo du chœur amène le Kyrie magnifié par un quatuor solistique d’exception – un ténor incisif, coloré et projeté, une basse infiniment claire et précise, quasi lumineuse, un soprano incroyablement opulent et un mezzo sombre, puissamment sonore, doté d’un phrasé-fleuve. Avec des styles très différents – la distribution se répartit entre deux Russes, une Uruguayenne et un Hongrois –, les artistes élèvent somptueusement l’interprétation à un niveau de lyrisme qu’on osera dire grandiose dans l’entrelac dramatique des contrepoints. Au Die irae d’alors s’enflammer, en plein dans le mille et sans esbroufe d’apocalypse – cette tenue presque sévère est simplement saisissante.

Il devient rapidement avéré que les solistes parlent ce Requiem dont ils portent la charge en tragédiens, avec une infaillible justesse. La perfection du passage a capella s’impose, comme l’Amen caressant. Seul le soprano semble en dehors de cette approche, Maria José Siri respectant l’écriture plus opératique de sa partie, en bonne verdienne [lire nos chroniques des 12 janvier et 12 août 2017, puis du 13 octobre 2018]. Là où l’on aurait souhaité cette démesure latine, elle se contrit soudain : son Libera me demeure timoré, étrangement. Mais quelle voix ! Les trois autres opèrent dans une même intelligence, livrant une messe drument concentrée. On retrouve le mezzo généreux d’Anna Goryachova, vivement applaudie hier matin dans Don Quichotte, ici-même [lire notre chronique de la veille]. La souplesse de l’instrument, l’autorité et la vigueur de son chant bouleversent par leur naturel confondant – Quid sum miser avec le trait de basson remarquablement livré par Patrick de Ritis, en est bel exemple, ainsi qu’un Lacrimosa qui donne le frisson.

Côté messieurs, l’oreille est pareillement gâtée. Après le superbe Mantoue de samedi soir [lire notre chronique de Rigoletto sur le lac], Sergueï Romanovsky prête un ténor avantageusement serti dans une évidente musicalité. Plus qu’une écoute sensible, le raffinement de ses interventions dans les ensembles révèle une acuité de chaque instant, au bénéfice d’une réalisation optimale. Avec lui, Hostias (Offertorio) tombe des cieux, la pureté de la voix rédimant péchés et peines comme un baume d’éternité. Passionnant Quichotte dans l’opéra de Massenet hier, Gábor Bretz révèle une couleur plus noire. Il mène une ligne dense, d’une énergie radicale, pourrait-on dire. Tour à tour onctueux jusqu’au rassérènement et d’une vertueuse supériorité, impérative, la basse déploie des trésors de nuances dont l’expressivité va bon cours [lire nos chroniques de Tannhäuser, Gurrelieder, Elektra, Faust et Lohengrin].

Avec de tels complices, Fabio Luisi peut compter sur des pupitres dont la santé ne fait aucun doute. À l’envol gracieux des flûtes et du piccolo répond la superbe de cuivres méphitiques. Tout juste l’enthousiasme se trouve-t-il brimé par un unisson quelque peu débordant des violoncelles, heureusement vite jugulé. Tout en définissant soigneusement les timbres et leurs alliances, le chef italien mène une lecture architecturée, prudemment mais sûrement. La force mobile des artistes du chœur pragois donne toute sa mesure dans les fugati du Libera me et du Sanctus, exemplaires, laissant la simplicité de l’Agnus Dei pénétrer en plein cœur. Ce n’est pas souvent qu’on entend si grand Requiem de Verdi.

BB