Chroniques

par nicolas munck

Hindemith et Weber par Sinfonia Varsovia
Bertali, Conti et Sances par le Ricercar Consort

Korngold, Mahler et Weinberg par l’Orchestre Victor Hugo
La Folle Journée / Cité des congrès, Nantes
- 2 et 3 février 2017
L'Orchestre Victor Hugo joue la Rhapsodie moldave Op.47 de Mieczysław Weinberg
© dr

La seconde étape de notre parcours à La Folle Journée mène vers l’Auditorium Stefan Zweig où nous attend un Sinfonia Varsovia, orchestre angulaire du festival et de ses extensions, placé sous la direction de Lio Kuokman. Bien que le Concerto pour clarinette en fa mineur Op.73 n°1 de Carl Maria von Weber soit admirablement servi par Raphaël Sévère, l’enfant du pays, c’est plutôt l’œuvre de Paul Hindemith qui retient l’oreille. Traueuermusik (musique funèbre) pour alto solo et cordes est écrit et créé (l’affaire de quelques heures !) en 1936 à Londres, en hommage au roi George V, sous l’archet du compositeur. Organisée en quatre brefs mouvements, le dernier intégrant une citation de choral, il développe une intensité contenue mais omniprésente. Gérard Caussé se fait une belle incarnation de cette idée, avec une sobriété sonore qui ne cherche pas la surenchère expressive. Homogènes, les cordes du Sinfonia Varsovia contribuent également à porter cette élégie qui referme dans un souffle poétique la proposition de début d’après-midi (vendredi).

Enfin, nos pas nous portent vers les rivages du XVIIe siècle et de la sphère transalpine. Il est cette fois question d’un exil heureux qui explique que de nombreux musiciens baroques, dans le bouillonnement et le foisonnement culturel propre à cette période, firent le choix de se rendre dans des pays étrangers pour se former et/ou travailler. C’est ainsi que des compositeurs tels que Giovanni Felice Sances (ca.1600-1679), Antonio Bertali (1605-1669) ou encore Francesco Bartolomeo Conti (ca.1681-1732) occuperont le poste clé de maître de chapelle à la cour impériale des Habsbourg (Vienne). Le Ricercar Consort, placé sous la direction de Philippe Pierlot, fait alterner pièces instrumentales (Tausend Gulden, Ciaccona) et vocales (Stabat mater, Pie Jesu) dans un parfait équilibre entre airs de déploration et basse obstinée de chaconne, propice à la haute virtuosité instrumentale. En complément de la blancheur d’un timbre épuré, Carlos Mena soutient avec force sens et multitudes des inflexions textuelles. Un contraste appréciable dans cette journée en immersion vingtièmiste.

De notre deuxième jour de parcours festivalier (samedi), particulièrement dense [lire notre chronique de la veille], choisissons de mettre en lumière, toujours sous l’angle thématique de l’exil et de ses prolongements, le programme de l’Orchestre Victor Hugo (Franche-Comté). Ce contenu symphonique et vocal s’ouvre sur le ballet-pantomime en deux actes, Der Schneemann (Le bonhomme de neige, 1910) du Viennois Erich Wolfgang Korngold (1897-1957), naturalisé américain. Écrite par la main d’un jeune créateur de douze ans, la partition sera orchestrée par Alexander von Zemlinsky, professeur de composition du prodige. Magnifiée par la haute expertise orchestrale du maître, la pièce propose déjà une transition entre souffle romantique profondément viennois et entrée, certes encore timide, dans le XXe siècle. Au pupitre, Jean-François Verdier conduit avec efficacité les finesses de l’œuvre, tant sur le plan des variations de tempi que des couleurs orchestrales, sans cesses renouvelées. Les sonorités plus sombres et la pâte orchestrale plus dense des Vier Lieder (1915) de l’artiste peintre et compositrice Alma Mahler (1879-1964) viennent contrebalancer l’atmosphère neigeuse et légère de l’ouverture. Pour organiser son cycle, la musicienne fait appel aux poèmes d’Otto Julius Bierbaum, de Richard Dehmel et de Gustav Falke. La profondeur de timbre du mezzo-soprano Isabelle Druet se mélange parfaitement à la texture des cordes graves tout en garantissant une belle clarté dans l’émission du texte.

À l’instar de ses camardes en ce programme, Mieczysław Weinberg (1919- 1996) [photo] est une incarnation aussi parfaite que terrible du compositeur en exil [lire nos chroniques du 27 juin 2013, du 24 juillet 2014, enfin des 19 janvier, 5 février et 30 juin 2017]. En 1939, l’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie le force à fuir une première fois en URSS. Il est l’unique rescapé de sa famille. Deux ans plus tard, l’invasion du territoire russe le contraint à fuir une seconde fois. Il s’installe cette fois à Tachkent (Ouzbékistan). Bien que l’auteur d’un catalogue immense, Weinberg est loin d’avoir obtenu une large reconnaissance à l’internationale. La Rhapsodie sur des thèmes moldaves Op.47 (1942, révision en 1952) prend appui sur des thèmes des communautés moldaves juives. Il en ressort une œuvre richement caractérisée mélodiquement, à la vitalité rythmique foisonnante. Si l’orchestration manque parfois de subtilités, ce qui induit une sonorité assez lourde, c’est bien l’énergie et les contretemps de percussion, emportant le public, qui s’imposent !

NM