Chroniques

par bruno serrou

Julie
opéra de Philippe Boesmans

Athénée Théâtre Louis Jouvet, Paris
- 12 janvier 2010
© gérard bezard

À l’instar du Hongrois Péter Eötvös, le Belge Philippe Boesmans (né en 1936) s’impose comme l’un des compositeurs d’opéras les plus prolifiques d’aujourd’hui. Comme ceux de son cadet, ses ouvrages lyriques sont régulièrement repris par les théâtres d’Europe où ils remportent de francs succès dans diverses productions et adaptations. Son quatrième opéra, Julie, qui précède de quatre ans Yvonne, princesse de Bourgogne créé la saison dernière à l’Opéra de Paris [lire notre chronique du 5 février 2009] tandis que l’Amphithéâtre de l’Opéra Bastille proposait La Ronde dans une version chambriste [lire notre chronique du 19 février 2009], est une œuvre dramatique librement adaptée par Luc Bondy et Marie-Louise Bischofberger de la pièce d’August Strindberg Mademoiselle Julie.

L’action se déroule la nuit de la Saint-Jean, dans un château perdu de la campagne suédoise. Dans la cuisine, se croisent deux trajectoires opposées, l’une rêvant de chute, Mademoiselle Julie, la fille du châtelain qui perd la tête un soir de crise psychique, l’autre d’ascension, le valet Jean, que la jeune fille ne cesse de titiller avant de s’abandonner à lui. Entre l’aristocrate en quête de perdition et le domestique sans scrupule, le face à face brûle comme un brasier pour se conclure sur le suicide de la jeune femme. Pendant les quelques heures de leur duel, concentrées en un acte de soixante-dix minutes et douze tableaux, ils se séduisent, se rejettent, se livrent, se trahissent, s’affrontent, se détruisent… L’effectif instrumental restreint souligne la fusion du mot, dans un allemand qui reste constamment intelligible, et du son, qui exalte les non dits.

Cette production signée Jean-Paul Dessy à la direction et, à la mise en scène, Matthew Jocelyn - qui retrouve pour la troisième fois le compositeur [lire notre chronique du 12 juin 2004]-, conforte l'exceptionnelle qualité de ce huis -clos pour trois chanteurs (mezzo, baryton, soprano) et orchestre de chambre, peut-être le grand-œuvre de Boesmans. Car, à l’instar du livret qui dépeint sans détour la chute annoncée d'une jeune bourgeoise en souffrance, la musique est une merveille de densité, où cohabitent dans une même exaltation sonore, les pulsions les plus ardentes et le désenchantement le plus violent. Une musique envoûtante et trouble par son orientalisme affirmé, la nervosité de ses accents.

Moins érotique que celle de la création bruxelloise réalisée par Luc Bondy, mais tout aussi sensuelle et dramatique, la mise en scène, qui souligne les rapports sadomasochistes entre les personnages, est servie par une direction d'acteurs serrée et efficace, quasi cinématographique. Caroline Bruck-Santos est une Julie éperdue, Alexander Knop un Jean froid et calculateur, Agnieszka Slawinska une Kristin pusillanime. Les voix sont séduisantes. Sous la direction inspirée de Dessy, l'ensemble belge Musiques Nouvelles de Mons est excellent.

BS