Chroniques

par katy oberlé

L’enigma di Lea | L’énigme de Léa
opéra de Benet Casablancas

Gran Teatre del Liceu, Barcelone
- 13 février 2019
le contre-ténor Xavier Sabata dans "L'enigma di Lea" de Casablancas...
© antoni bofill

Assez ancré dans la tradition, le Liceu est d’abord connu comme un théâtre de répertoire qui, de temps à autre, présente des titres moins attendus. À Barcelone, la création mondiale d’un ouvrage contemporain n’a donc rien d’une habitude, moins encore lorsqu’il s’agit d’une commande faite par le Liceu lui-même à un compositeur catalan dont c’est le premier opéra. L’argument navigue sur un lac métaphysique. Lea est surnommée la chienne de dieu car elle fut violée par un être divin, ce qui l’a rendu folle, c’est-à-dire incapable de le dire, de révéler son histoire aux autres. D’une grande beauté qui attise le désir de tous les hommes, elle erre dans des espaces indéfinis, escortée par deux émissaires oppressant qui veillent à ce que son secret reste bien gardé. Trois Dames croisent la route de Lea qui finit par se réfugier dans un asile d’aliéné. Il est tenu par Schicksal (le destin, en allemand), un ancien patron de cirque devenu psychiatre. Elle y rencontre Ram, un fou qui lui aussi a tout oublié du passé – il a couché avec la faucheuse. Ces âmes errantes s’unissent et partagent leur secret.

Le compositeur Benet Casablancas est né en 1956, à une trentaine de kilomètre au nord-ouest de Barcelone où il commença ses études musicales, avant de gagner Vienne pour apprendre auprès de Karl Heinz Füssl et de Friedrich Cerha. À partir des années quatre-vingt-dix et de ses Epigrams qui marquent un tournant décisif dans son esthétique – clairement héritée du post-sérialisme, elle évolue alors vers l’exploration de textures très travaillées qui la libère de son premier ancrage –, sa musique est de plus en plus jouée, partout en Europe et bientôt aux États-Unis, par des formations prestigieuses, comme le Quatuor Arditti, le Deutsches Kammerphilharmonie Bremen, le BBC Symphony Orchestra, par exemple. Il fut compositeur en résidence de l’Orquestra Simfònica de Barcelona i Nacional de Catalunya durant les saisons 2013/14 et 2014/15. Le projet d’opéra remonte à l’année 2011. Casablancas a signifié au philosophe et romancier Rafael Argullol (né à Barcelone en 1949) qu’il souhaitait mettre en musique son essai El fin del mundo como obra de arte (La fin du monde comme œuvre d’art, 1990). L’auteur a proposé d’écrire autre chose, plutôt qu’un livret un conte mystique pour l’opéra, comme il dit. D’abord conçu en langue espagnole, il est finalement traduit en italien, LA langue du genre opéra, le texte confié au chœur devant être chanté dans celle du pays où l’œuvre est jouée – d’où un chœur en catalan, en ce qui nous concerne.

Après un premier pas vers le théâtre avec Seven Scenes from Hamlet (1981) pour récitant et ensemble, Benet Casablancas trouve dans le recitar cantando des premiers temps la nourriture de sa facture lyrique. Mêlant son admiration pour Monteverdi et pour le britannique George Benjamin (né en 1960), il renouvelle l’écriture par un tissage motivique complexe, une orchestration chatoyante, occasionnellement articulée par des identifications instrumentales – Lea et flûtes, Ram et cordes, les percussions aux vigiles Milleocchi et Millebocche. L’harmonie est inventive et le rythme souvent stimulant. Au fil d’arie, de chœur, de duetti et terzetti, comme autrefois, mais qui recourent autant au chant qu’au parler ou au sprechgesang, comme aujourd’hui, L’enigma di Lea est architecturée avec rigueur en quinze scènes qui forment trois parties.

Au pupitre de l’Orquestra Simfònica del Gran Teatre del Liceu – le chœur est préparé par Conxita Garcia et le concertino dirigé par Liviu Morna – maestro Josep Pons construit minutieusement chaque climat, tout au service d’une partition éblouissante dont il révèle le raffinement. Le pouvoir expressif de l’œuvre de Casablancas semble passionner le chef et une fosse d’un bon niveau. Quel homme politique du sud de la France affirmait, il y a quelques années, que l’opéra était un genre mort ? Cette soirée fournit une réponse brillante à l’imbécilité des élus !...

Une grosse dizaine de rôles fréquentent la parabole de Rafael Argullol. Il y a plusieurs hommes, tous attirés par Lea dont la beauté est comme décuplée par l’énigme. Michele, Lorenzo et Augusto sont sculpteurs, des artistes aptes à magnifier le secretet dans une discipline de la forme et de la représentation du corps qui enferme la sensualité dans la pierre. Trois ténors les incarnent : David Alegret, Antonio Lozano et Juan Noval-Moro. Trois Dames de la frontière essaient d’apaiser Lea. Le compositeur leur a réservé une partie délicatement déliée dont se jouent adroitement les mezzo Anaïs Masllorens et Marta Infante et le soprano Sara Blanch Freixes. À l’inverse, les deux vigiles font tout pour embrouiller l’héroïne. La basse perfide de Felipe Bou et le soprano agile de Sonia de Munck rivalisent de contraste et de nerf dans les parties de Milleocchi et Millebocche (mille yeux et mille bouches). De clown, magicien, dompteur, le Docteur Schicksal s’est fait clinicien ! Casablancas frappe un coup de maître en écrivant ce rôle intriguant et grotesque spécialement pour Xavier Sabata. Dictateur (avec croix gammée sur le nombril, s’il vous plait !) régnant sur les zinzins de son institut, le contreténor compose un personnage effrayant et drôle. La voix est splendide ; l’agilité scénique aussi. L’amoureux est un bariton au timbre velouté auquel est confié une ligne souple. Nous découvrons avec plaisir l’excellent José Antonio López, au chant très émouvant. Enfin, Allison Cook s’empare royalement de Lea. Le mezzo-soprano écossais livre une prestation bouleversante.

Carme Portaceli signe une mise en scène qui va droit à l’essentiel, concentrée sur la direction d’acteurs et la scénographie bien pensée de Paco Azorín [lire nos chroniques de Manon Lescaut, Otello, Turandot et Maruxa] : un plateau nu où circulent des structures métalliques, des éléments suspendus et des images symbolistes, enchanteresses (vidéo de Miquel Àngel Raió). Ignasi Camprodon définit les espaces par une lumière très travaillée. Sans faire de concession, L’enigma di Lea est une œuvre d’art complexe, chaleureusement applaudie par la salle. Avec elle s’affirme la riche diversité de notre actuelle promenade lyrique [lire nos chroniques des 10 et 12 février 2019].

KO