Chroniques

par françois cavaillès

La traviata | La dévoyée
opéra de Giuseppe Verdi

Festival de Saint-Céré, Château de Castelnau-Bretenoux
- 11 août 2016
une nouvelle Traviata (Verdi) à Castelnau-Bretenoux, au Festival de St-Céré
© nelly blaya

Que les bons vivants, repus d'un délectable panier-repas régional, savourent encore à la large terrasse du château de Castelnau-Bretenoux le superbe coucher de soleil sur un époustouflant panorama de Dordogne. Aucun délai de fixé, semble cligner de l'œil, comme chez Méliès, l'astre rougeoyant... Le plaisir semble s'étirer avec les derniers rayons de la journée, certes vouée au grand spectacle donné en soirée mais les amateurs d'art lyrique savent prendre le temps, ici, au trente-sixième Festival de Saint-Céré. Pour les organisateurs, le public et les artistes, le rendez-vous est avant tout une affaire de fidélité, de convivialité et de bon accueil.

Ce soir, dans le cadre idyllique de la petite cour triangulaire, rassurantes vieilles pierres, l'esprit en jachère, on se retrouve comme en plein songe d'une nuit d'été avec Olivier Desbordes, créateur du festival et metteur en scène accompli (cette Traviata est sa cinquième), et la compagnie Opéra Éclaté (Orchestre et Chœur), renforcée par quelques jeunes, grands talents lyriques, tous déjà bien familiers de Saint-Céré, la charmante bourgade du Lot entourée de jolis sites historiques offerts, au mitan de l'été, à la scène de théâtre (sous l'aile du conjoint Festival de Théâtre de Figeac) ou de musique classique, sinon d'opéra...

Attention à l'entrée en matière...
Le lieu révèle vite une belle puissance acoustique, alors que le jeune chef Gaspard Brécourt dirige un impeccable effectif chambriste, composé de dix-sept musiciens, à travers les multiples teintes du possible chef-d’œuvre de Verdi. De cette interprétation originale, digne et sans fausse modestie, ressortent les pages les plus frénétiques de la partition, accompagnant d'excellents chœurs éclatants. Et dans l'exécution du drame verdien si connu, mais encore si moderne, la surprise a largement sa place, ne serait-ce qu'au tout début, par le choix étonnant d'ouvrir le drame sur sa macabre conclusion, un médecin constatant la fin inévitable de Violetta. Le dispositif scénique ajoute à la douce étrangeté originelle, plaçant aux côtés d'une scène dénudée, d'une part, un large écran de cinéma, de l'autre, un vaste lit habité par l'héroïne maudite, observatrice bouleversée du destin moqueur (ainsi lors du brindisi du premier acte).

La lune se lève sur les pas un peu étourdis de Bursu Uyar (Violetta), dans une ambiance de rêve tout à fait agréable, peuplée de doux silences, ici au paisible festival. Le soprano franco-turc, toujours aussi juste et appliqué, se dévoile comme jamais dans cette production onirique, conçue d'abord pour elle [lire nos chroniques du 12 février 2016 et du 18 décembre 2015]. Présente constamment en scène, filmée en direct, presque sans arrêt, en gros plan, par un discret et habile cameraman, son image en noir et blanc crève la toile située en léger arrière-plan, dans une représentation quasi-spirituelle.

En plus de cette complète performance d'actrice, bien souvent à distance du drame de son existence (vécu sur la petite scène centrale par son double, la danseuse-chorégraphe Fanny Aguado, au contact des habituels partenaires), comme dans un long souvenir, la voix épouse à merveille et sans prétention démonstrative le caractère fragile et souverain du rôle. Donnée dans un cadre grandiose baigné de lumières merveilleuses, sous de sobres costumes (à l'exception du bal masqué à l'Acte III), traversée des fulgurances du baryton Christophe Lacassagne (Giorgio) et du ténor Julien Dran (Alfredo, soupirant magnifique), elle a le goût de l'évidence, cette Traviata dépeuplée et presque désincarnée. Toutefois, en tant que proposition vivante elle est bien offerte aux scènes actuelles qui l'accueilleront en tournée à travers la France dans les deux prochaines années.

Tout près de conjurer le triste sort de l'amante abandonnée, on s'éveille au beau minuit en se frottant les yeux. Une ombre vacille sur l'épaisse muraille et à la descente de ce beau voyage, l'amateur d'opéra peut prier pour le repos de la dévoyée et de chacun, aussi heureux qu'un ciel étoilé, enfant de l'été. Et que l'art lyrique se porte d'autant mieux, en point de mire de l'apaisant soleil couchant de Saint-Céré, grâce aussi au nouveau Théâtre de l'Usine, ouvert à l'année longue, avec notamment des résidences d'artistes.

FC