Chroniques

par bertrand bolognesi

Le nozze in sogno | Les noces en rêve
dramma civile d’Antonio Cesti

Innsbrucker Festwochen der Alten Musik / Theologischen Fakultät
- 21 août 2016
contre-ténor prometteur, le jeune Rodrigo Sosa Dal Pozzo chante Flammiro
© rupert larl | innsbrucker festwochen der alten musik

En poste à Innsbruck à la cour habsbourgeoise dès 1652, Antonio Cesti y porta sur les planches six ouvrages lyriques (dont L’Argia efficacement servi en 1999 par René Jacobs). Outre qu’elles comptent à leur actif le fameux Concours International Cesti, les Innsbrucker Festwochen der Alten Musik ne manquent pas de convoquer le compositeur-maison à l’édition Jubilé de ses quarante ans [lire notre chronique de la veille]. C’est d’ailleurs avec quelques-uns des finalistes du concours 2015, en coproduction avec le Mozarteum de Salzbourg et en collaboration avec le Teatro di Buti de Pise, que s’est monté le projet Le nozze in sogno – une aventure initialisée par Alan Curtis à la suite des recherches fructueuses de Nicola Michelassi et Salomé Vuelta García (Université de Florence). Malheureusement, le claveciniste et chef étatsunien nous quittait brutalement le 15 juillet 2015 sans l’avoir pu mener à terme. Cette réalisation lui rend officiellement hommage * .

Nous voilà clairement en présence d’un argument alambiqué qui volontiers recourt à des épices bien connues en son temps, comme l’imbroglio – travestissement de l’amoureux en meilleure amie de la donzelle (ici non seulement courtisée mais cordialement complice), double intrigue puisqu’aux tourtereaux Lucinda et Flammiro la trame dresse en parallèle absurde les arrangements matrimoniaux de deux marchands de Livourne. La chose se complique lorsque Lelio, frère de Lucinda et d’abord prétendant d’Emilia que convoite leur tuteur Pancrazio (l’un des marchands), s’enamoure de la voluptueuse Celia qu’il introduit innocemment dans l’intimité de sa sœur, s’en voit reproché le rapt par le soi-disant frère de ladite créature qu’on fait mourir de consomption, et ainsi de suite. Le rôle de Filandra, la nourrice d’Emilia, est confié à un baryton. Enfin, l’autre vieux de l’affaire n’est autre que l’oncle de Flammiro (du coup, Emilia est cousine de Flammiro) ! Passons sur les invocations de cimetière et autres délicieuses balivernes…

Le metteur en scène Alessio Pizzech, dont en Toscane nous applaudissions cet automne le Don Giovanni Tenorio de Gazzaniga [lire notre chronique du 6 novembre 2015], ne se trompe guère en misant sur le rythme : l’œuvre compte deux parties (respectivement quatre-vingt dix et soixante-dix minutes environ) aux numéros très enchaînés, voire intriqués (des airs suspendus par des ariosos d’action, repris plus tard dans une même scène, par exemple), sur un livret facétieux et bavard (Pietro Susini). L’idée d’attifer les personnages d’un copieux attirail de grimaces tente de répondre à ce frémissement de chaque instant. Mais l’assimilation du jeu se révèle incomplète, si bien que l’outrance en paraît plaquée. Un dispositif de containers évoque des docks et s’utilise pour inventer les divers lieux – on retrouve un procédé pratique récemment apprécié à Munich [lire notre chronique du 25 juillet 2016] –, devant lequel le vaisseau Alan (comme Curtis, bien sûr) recueille un orchestre da camera. Après un prélude techno’ de deux minutes, la distribution virevoltant entre serpentins et langues de belle-mère, s’impose l’affiche du Celia Show, drag-queen charpentée comme un rugbyman dans cette Carnaval Party. Par la vêture, Davide Amadei (qui signe également le décor) convoque l’aujourd’hui dans lequel se déguiserait un hier mutin. La loufoquerie domine, malencontreusement empesée par une incessante agitation (déplacements, gestes, mines) dont l’effet pervers est d’aller précisément à l’encontre du résultat visé. Aussi les trois heures et quart du spectacle (en comptant l’entracte) se font-elles assez lourdement sentir, avouons-le.

Dans la gentille barque d’avant-scène, une douzaine de jeunes instrumentistes soutient vaillamment les chanteurs, sous la battue avisée d’Enrico Onofri, sans distance avec le premier degré de chaque farce, ce qui maintient plus certainement que tout artifice la fièvre comique. Le plateau vocal répond admirablement. Ainsi de Jeffrey Francis qu’on retrouve avec plaisir en Teodoro inépuisable [lire nos chroniques du 16 août 2012, du 31 octobre 2007 et du 22 août 2006] et de la basse Rocco Cavalluzzi en Pancrazio robuste et nuancé. Les valets ne sont pas en reste, avec la furieuse et truculente Filandra de Francisco Fernández-Rueda, très projetée, Konstantin Derri puissant quoique peu stable en Scorbio (contre-ténor) et le baryton avantageusement cuivré de Ludwig Obst en Fronzo.

Le quatuor adolescent approche la perfection.
Appréciée en Fiodor à Munich trois ans plus tôt [lire notre chronique du 30 juillet 2013], le mezzo Yulia Sokolik campe d’un timbre riche une Emilia autant boudeuse que peu candide dont il faut saluer la glorieuse vocalité. La belle Lucinda est incarnée par Arianna Vendittelli, flamboyante Romaine au soprano agile qui conjugue l’inflexion baroque dans la conversation (arioso, recitativo, duetto) et une rondeur toute mozartienne dans les arie – somptueux Quand’Amor vuol far beato (I, 22) !

Indéniablement les deux garçons dominent.
Le contre-ténor Rodrigo Sosa Dal Pozzo prête une couleur tendre, idéale, à son Flammiro dont, avec un naturel confondant, il dépasse le ridicule par un chant sensible et concentré. Outre la souplesse d’une voix sainement cultivée, l’aisance en scène et le charisme signent sa prestation. Enfin, Bradley Smith possède un ténor clair qui magnifie la dupe, Lelio innocent jusqu’à la niaiserie rendu attachant par l’irrésistible musicalité du Britannique.

BB

* dès le 22 août 1976, Alan Curtis se produisait au clavecin lors de la toute première édition
du festival (Bach, Caldara, Couperin et Händel avec Wieland Kuijken à la viole de gambe, Lucy van Dael au violon et la voix de René Jacobs). L’artiste fut un de ses plus fervents animateurs des Innsbrucker Festwochen der Alten Musik auxquelles il demeura fidèle