Chroniques

par katy oberlé

Les pêcheurs de perles
opéra de Georges Bizet

Opéra national du Rhin, Strasbourg
- 17 mai 2013
Les pêcheurs de perles (Bizet) à Strasbourg, mis en scène de Vincent Boussard
© alain kaiser

Contre toute attente, la première de cette nouvelle production du premier, voire deuxième opéra de Georges Bizet (selon qu’on compteIvan IV commencé en 1862 mais achevé en 1865 face au Pêcheurs de perles de 1863, Le docteur Miracle et Don Procopio étant moins des ouvrages bouffes que des opérettes) laisse une impression globalement positive. Ce n’était vraiment pas gagné, avec un ouvrage d’aussi maigre facture – pourquoi joue-t-on encore des choses pareilles ? – dont en matière de bonne nuit argument et action sont d’une efficacité nettement plus avérée qu’une poignée de Lexomil. Laissant aux seuls décideurs la responsabilité de leur choix, sans doute justifiables d’une manière ou d’une autre, je n’irai pas plus loin, partant que les goûts et les couleurs ne se discutent pas, à en croire ce grand vilain bruit qu’on fit autour de mon précédent article [lire notre chronique du 30 mars 2013].

Bien plus bruyante, ce soir, l’expression du public face à l’objet scénique ici montré, pourtant. Il y a trois ans, une autre insipidité (coproduite avec l’Opéra de Marseille) gagnait avec succès nos planches strasbourgeoises : il s’agissait du lamentable Hamlet de ce pauvre Ambroise Thomas, compositeur lorrain fort justement délaissé de nos jours. Avec une grande subtilité, un metteur en scène avisé faisait remarquablement passer la pilule [lire notre chronique du 3 juin 2010] : il s’appelle Vincent Boussard, possède un talent capable d’élever des niaiseries au rang de chef-d’œuvre… pour une soirée, en tout cas.

Plutôt que d’obéir benoîtement à une trame improbable dont l’orient fantasmatique aurait laissé de marbre, Vincent Boussard (assisté de Natascha Ursuliak) s’attache au compositeur lui-même qu’il voit dans le personnage de Zurga. Rivé à son piano-testeur, Zurga-Bizet bataille avec son ambition et son inspiration, sur une scène qui interroge le processus créatif. Belle idée, mais passé l’effet de surprise (tout relatif si l’on se souvient de certains abords mesguichiens), l’exercice ne tient pas. On reconnaît la signature d’Hamlet dans l’attachement au siècle de Bizet, à travers les costumes de Christian Lacroix, la lumière de Guido Levi et le décor de Vincent Lemaire ; quant à elle, la proposition vidéo de Barbara Weigel est largement dispensable.

La lecture sur-dramatisée de Patrick Davin n’est certes pas une réussite en soi, mais indéniablement une option doublement intéressante en ce qu’en masquant adroitement l’indigence d’un piestre livret (le mot s’impose à mon corps défendant) elle excite un peu l’oreille à parcourir Les pêcheurs de perles, mais encore en ce qu’elle palie avantageusement la distance paralysante dans laquelle la mise en scène a figé les rôles. Mais pour avoir souvent accompagné des représentations d’opéra, le nouveau patron de l’Orchestre symphonique de Mulhouse ne paraît toujours pas disposé à soigner l’équilibre entre la scène et la fosse, voire à simplement écouter les chanteurs. Des partis-pris de tempo mettent le souffle en dangers, fragilisent la dynamique des voix, bousculent ou alanguissent la prosodie, quand ce n’est pas si brutalement symphonique que toutes sont couvertes.

Pour deux d’entre elles, c’est grand dommage ; il se trouve que l’œuvre en convoque quatre… Baryton au ton curieusement hâbleur, Étienne Dupuis est un Zurga théâtralement sympathique au timbre commun, au chant correct. Outrageusement nasalisé, Sébastien Guèze, l’éternel jeune ténor français qui promet, ne tient rien ou presque : sa romance du premier acte a la tremblote, les duos du II le laissent à l’office et le trio du III est ce soir un duo ; sans parler d’un soûlant cabotinage. Jean Teitgen (basse) tire autrement son épingle du jeu, avec un prêtre fermement assuré – malheureusement, Nourabad est un rôle « à récits » qui ne bénéficie donc d’aucun air. Le timbre est délicieux et la diction pourrait être dressée en modèle du genre. Il faut saluer le soprano Annick Massis qui donne une Leïla de bon niveau, dominant aisément le plateau d’un legato généreux.

KO