Chroniques

par gilles charlassier

Lesson in love and violence | Leçon d'amour et de violence
opéra de George Benjamin

Royal Opera House, Londres
- 18 mai 2018
George Benjamin joue Lessons in love and violence, son opéra en création
© stephen cummiskey

Lors de la création de Written on skin en 2012 [lire nos critiques du CD et du DVD], George Benjamin avait été acclamé comme une nouvelle figure de l'opéra contemporain, même si cet opus marquait davantage l'aboutissement d'une évolution vers la grande forme lyrique que le travail d'un novice inconnu dans le genre. Dans l'aventure, il y avait Martin Crimp, le librettiste déjà signataire d’Into the Little Hill [lire notre chronique du 22 novembre 2006], Katie Mitchell à la mise en scène, et la révélation de la musicalité stratosphérique de Barbara Hannigan. Six ans plus tard, le Royal Opera House (Londres) ne se laisse pas damer le pion de la primeur par le Festival d'Aix-en-Provence et convoque un nouveau miracle opératique, avec, en partie, les mêmes protagonistes, et une recette artistique apparentée. Cela s'appelle Lessons in love and violence.

Cette fois, l'empreinte médiévale de la source, lisible dans le visuel de retable de Written on skin, cède la place au théâtre élisabéthain de Marlowe et Edward II. Mais l'irrigation littéraire n'est pas aussi claire : si la pièce peut constituer un modèle au drame de Crimp, elle ne détermine ni l'argument, ni la lecture scénographique, placée sous le signe d'une intemporalité quasi contemporaine. Au demeurant, le parfum de notre temps affleure dans la traduction de la relation sentimentale entre le Roi et Gaveston, qui causera la perte d'un souverain attaché à ses plaisirs et au raffinement des arts, renversé par l'ambitieuse arrogance de Mortimer, avec la complicité d'une Reine lassée du ménage à trois. Le terreau anglais, et pour tout dire shakespearien, se lit également dans le masque pour l'édification du Dauphin – cette fonction révélatrice du théâtre dans le théâtre a quelque chose d'hamletien, et les sujets ne sont peut-être pas si différents, l'un et l'autre étant une méditation sur le pouvoir et sa relation dialectique à l'amour. Car si le Roi se meurt pour avoir aimé Gaveston plus que son peuple, c'est aussi une réflexion sur la gratuité de la beauté face à l'implacable utilité de « la machine à tuer » qu'est la géopolitique, dont le militaire est l'avatar le plus explicite. Mais dans ce conflit d'intérêts, la violence finit par gangrener jusqu'à l'intimité d'un désir ramené à son impulsivité primale où Éros et Thanatos se confondent – Gaveston et l'Étranger sont incarnés par un seul et même interprète.

L'alchimie dramaturgique est transcrite avec une précision millimétrique par la mise en scène de Katie Mitchell. Rehaussé par les éclairages calibrés de James Farncombe, le décor de Vicki Mortimer fait lentement évoluer le huis clos au gré d'un aménagement intérieur modulable – dans l'accrochage mural en particulier –, à l’élégance presque aseptisée, qui n'oublie pas la littéralité du sang. La violence en sourd avec une gradualité maîtrisée jusqu'à l'explosion. Sans doute cette cruauté policée peut-elle renvoyer à celle de notre modernité sociale, mimétisme sans tain domestiqué par la distance historique jusqu'à réduction à un objet esthétique aussi poli que les valeurs du marché moral.

Au delà de ces interrogations que l'impressionnante perfection glaçante du résultat peut soulever, elle se montre solidaire du cisèlement délicat de la partition de George Benjamin, défendu par le compositeur lui-même à la tête de l'Orchestra of the Royal Opera House. On ne comptera pas les détails subtils qui participent d'une atmosphère suffocante à force d'une justesse évocatrice où rien ne semble rompre un équilibre sans reproche, au point de tiédir la vigueur théâtrale. Le Britannique ne cède aucunement aux facilités néotonales, mais assume une sensualité immédiate qui séduit autant l'intelligence que l'oreille. Si la facture instrumentale ne néglige pas la variété, la condensation quasi chambriste de l'œuvre affirme une conception diamétralement opposée à la bigarrure d'un Raskatov qui s'origine dans l'héritage mahlérien – poursuivi entre autres par Berg et Zimmermann.

L'écriture vocale ne néglige jamais l'intelligibilité du verbe, même dans les virtuosités de tessiture. Le plateau se révèle magistral. Stéphane Degout laisse affleurer la vulnérabilité du Roi avec une ligne vocale aussi attentive au grain qu'à la diction. Isabel, l'épouse, se love dans les volutes aériennes de Barbara Hannigan, avec un irrésistible étourdissement d'aigus et de souffles. Gyula Orendt affirme un Gaveston aussi robuste et âpre que son double, l'Étranger. Peter Hoare fait retentir la rudesse vindicative de Mortimer. La jeunesse du fils du Roi se décalque dans la clarté du ténor Samuel Boden. Mentionnons également les interventions de trois Témoins, qui tiendraient lieu de chœur : Jennifer France, Krisztina Szabó et Andri Björn Róbertsson, les deux premières apparaissant également en Cantatrices et Femmes, quand le dernier s'acquitte de l'Homme fou.

Avec Lessons in love and violence, George Benjamin se confirme comme un admirable représentant de ce que l'on pourrait appeler un académisme inspiré.

GC