Chroniques

par bertrand bolognesi

Ligeti, aux sources du rythme
Vimbayi Kaziboni dirige l’Ensemble Intercontemporain

opus signés Guèbrou, Khumalo, Léon, Nancarrow, Uzoigwe et Volans
Week-end Ligeti 100 / Cité de la musique, Paris
- 3 mars 2023
ouverture du Week-End Ligeti 100 par l'Ensemble Intercontemporain
© quentin_chevrier

Le 28 mai 1923, à Târnăveni – cette localité, également connue sous le nom de Dicsőszentmárton, avait intégré trois ans plus tôt le royaume de Roumanie après l’effondrement des empires centraux et le Traité de Trianon –, un certain György Ligeti voyait le jour. Pour célébrer le centenaire de la naissance du grand compositeur hongrois, la Philharmonie de Paris propose à la Cité de la musique un Week-End Ligeti 100, comme il y avait été fait de Xenakis le printemps dernier [lire les épisodes 1, 2, 3, 4 et 5 du feuilleton que nous avions alors publié]. Plusieurs aspects de la production de Ligeti seront abordés : l’impact des folklores transylvains sur le musicien, au fil du programme que jouera l’Orchestre de Chambre de Paris sous la direction de l’excellent Gergely Madaras, où deux opus du maître seront mis en regard de deux pages bartókiennes (samedi soir) ; les quatuors à cordes que le Quatuor Béla donnera avec le Premier de Nancarrow (samedi après-midi) ; enfin les Études pour piano, véritable Everest du répertoire vingtièmiste pour l’instrument, que nous entendrons sous les doigts de Pierre-Laurent Aimard (dimanche, 16h).

La soirée d’ouverture de ce cycle de concerts s’attelle à Ligeti et l’Afrique, un parcours où sont interrogées les influences africaines de la créativité rythmique dans l’œuvre du Hongrois. À la tête de l’Ensemble Intercontemporain, le chef d’origine zimbabwéenne Vimbayi Kaziboni mènera les solistes dans le Concerto pour piano et orchestre, pour conclure un florilège de pages venues d’Afrique du Sud, de Cuba, d’Éthiopie et du Nigeria. Ce concert est donné en hommage à Nicholas Snowman, cofondateur du London Sinfonietta [lire notre chronique du cinquantenaire de l’ensemble britannique], auquel Pierre Boulez s’associait pour la création de l’EIC, il n’y a pas tout à fait un demi-siècle.

Après que John Stulz a donné Loop, le deuxième mouvement de la Sonate pour alto solo conçue par Ligeti en 1991 pour Tabea Zimmermann, nous découvrons une page de 1984 signée Kevin Volans (né en 1949). Créée par le Nederlands Blazers Ensemble en 1996, Leaping Dance, d’abord écrite pour deux pianos, explore à sa manière les polyrythmies des musiques africaines, tout en intégrant une réminiscence d’un chant xhosa dans la coda. Cet opus pour flûte, hautbois, cor anglais, deux clarinettes, deux cors de basset, deux bassons et deux cors rappelle assurément plus d’un développement liguétien, dans une couleur qui, pour le coup, nous évoque Janáček. De l’Étasunien Conlon Nancarrow nous retrouvons l’Étude n°7 pour piano mécanique (1948) dans une version pour effectif de chambre – flûte piccolo, hautbois (et cor anglais), deux clarinettes, basson, saxophone, cor, trompette, trombone, percussions, deux pianos, deux violons, alto, violoncelle et contrebasse – du pianiste new-yorkais Yvar Mikhashoff (1941-1993). Grâce à leur précision indicible, les musiciens en livrent une lecture où les difficultés rythmiques ne se font pas même sentir, quand le chef ne fait qu’une bouchée des complexités structurales. Cette première partie est conclue par la création française d’Invisible Self d’Andile Khumalo (né en 1978), une œuvre de 2020 qui, autour du piano soliste tenu par Sébastien Vichard, réunit flûte, hautbois, clarinette, basson, cor, percussions, deux violons, alto, violoncelle et contrebasse.

Un mini-récital de piano ouvre le second volet de la soirée ; Sébastien Vichard occupant seul le centre du plateau pour des pages de Joshua Uzoigwe (1946-2005) et de Emahoy Tségué-Maryam Guèbrou (née en 1923) que domine Désordre (1985), la toute première des dix-huit Études composées par Ligeti entre 1985 et 2001. On en admire la géniale construction, proprement fascinante. Vimbayi Kaziboni reprend le pupitre pour Rítmicas (2019) de Tania León [lire notre critique de Tumbáo] dont la cordiale truculence rythmique mais aussi timbrique sauve l’écoute de la menace d’assoupissement – pour flûte, hautbois, clarinette, saxophone, cor, percussions, piano (par Géraldine Dutroncy), harpe, deux violons, alto et violoncelle.

Le compositeur ici fêté est György Ligeti – on s’en réjouit ! Le 29 février 1988, Antonio di Bonaventura au clavier et l’ORF Sinfonieorchester, sous la battue de Mario di Bonaventura (le frère du pianiste), créaient à Vienne le Concerto pour piano et orchestre (1985). Aujourd’hui, nous entendons Dimitri Vassilakis, qu’on ne présente plus [lire nos chroniques du 27 mars 2003, des 27 juin et 13 octobre 2005, du 21 mai 2006, du 28 avril 2011, du 13 juin 2012, du 27 novembre 2015 et du 19 janvier 2021, ainsi que notre recension de son coffret discographique Boulez]. « J’ai, dans ce concerto, mis en œuvre des conceptions nouvelles tant pour l’harmonie que pour le rythme » : assurément, que nos interprètes transmettent vaillamment. À bientôt pour la suite de cette belle aventure !

BB