Chroniques

par laurent bergnach

l'ombre et la mémoire
Rivas, Nicolaou, Manoury, Fedele et Boulez

Agora / Ircam, Paris
- 13 juin 2008

Parmi les nombreuses salles investies par Agora, où d’autre qu’à l’Ircam, pouvait avoir lieu cetHommage à Madame Claude Pompidou, sur la scène de l’Espace de projection qu’elle inaugura le 13 octobre 1978 ? Dans les premières pages du programme, Pierre Boulez rappelle que la forteresse souterraine n’avait pas pour vocation d’être un « jouet dispendieux au bénéfice d’un seul » mais répondait à la volonté de Georges Pompidou de faire exister un lieu voué essentiellement à la création. Et c’est bien entendu la veuve du président qui accompagna la difficile mise en place du projet. Comme se souvient le compositeur, « Claude Pompidou n’a cessé de nous encourager, ne serait-ce que par sa présence sans faille, son intérêt pour les nouveaux talents, sa générosité pour accueillir les visiteurs, son pouvoir de conviction vis-à-vis de ceux qui doutaient. Il ne s’agissait d’ailleurs pas d’une adhésion aveugle, si je puis dire. Elle savait écouter, avait un jugement perspicace, critique parfois, enthousiaste à d’autres moments. Jusqu’à la fin de sa vie, elle nous a ainsi observés et soutenus ». Mêlant plusieurs générations de musiciens, le concert du jour se veut une sorte d’instantané de l’histoire de l’Institut.

Deux pièces de Boulez encadrent celles des cadets : Mémoriale et Dialogue de l’ombre double. Pour la première – séquence empruntée au work in progress ... explosante-fixe... –, nous retrouvons Sophie Cherrier qui l’avait créée à Nanterre le 29 novembre 1985. Dans cette page dense à la légèreté apparente, la présence bien affirmée de la flûte tranche avec le frémissement auquel semble attaché le reste de l’effectif (deux cors, trois violons, deux altos, un violoncelle), notamment les cordes. La seconde – qui vit le jour à Florence la même année, à l’occasion des soixante ans de Luciano Berio – donne également à entendre son créateur, Alain Damiens. Cette œuvre pour soliste et bande renferme une dimension théâtrale (éclairage, voyage des sons dans les haut-parleurs) accentuant ce que Boulez appelle la déréalisation acoustique – lequel résume : « L’alternance des séquences de la clarinette réelle, éclairée et immobile, et de celles du double, mobile et invisible, constitue la trajectoire de l’œuvre ».

Réalisées dans les studios de l’Ircam, deux pièces mettent à l’honneur le piano Midi. Pour Pluton (1988) de Philippe Manoury – partition réduite ce soir à ses deux premières parties, Toccata et Antiphonie –, « le pianiste engendre une séquence et contrôle son devenir par la manière dont il interprète la partition. La musique de synthèse peut désormais être totalement interprétée ». D’une frappe assurée, Sébastien Vichard livre un univers assez sensuel. En ce qui concerne Orbit (2005), « l’électronique, colorée par l’harmonie de l’instrument, en devient une extension, créant des résonances artificielles qui, suite à d’incessantes transformations, deviennent elles-mêmes autonomes ». Dédicataire de cette pièce de Vassos Nicolaou, Dimitri Vassilakis se révèle virtuose à la main vive et agile.

Électronique ircamienne, encore et toujours, avec les dernières pièces au programme.
Pour Riachiamo (1994) d’Ivan Fedele, elle est associée à un septuor de cuivres et aux percussions, et souhaite dépasser « le simple écho, la simple imitation, le simple effet stéréophonique, pour impliquer une lévitation du matériau, un kaléidoscope (...), une anamorphose de sons aux réverbérations multiples ». Dans Conical Intersect (2007) – titre en référence à une œuvre du plasticien Gordon Matta-Clark –, Roque Rivas joue sur le contraste « pour le moins baroque » entre le fagott de Paul Riveaux et des textures rudimentaires empruntées au paysage urbain et industriel. À l’opposé de ceux entendus plus tôt chez Manoury, les effets électroniques sont hachés, brutaux, et, mêlés aux cris de l’interprète (quelque chose du final à bord du Nostromo).

LB