Chroniques

par bertrand bolognesi

Lost Highway | Route perdue
opéra d’Olga Neuwirth

Bockenheimer Depot / Oper, Francfort
- 12 septembre 2018
à Francfort, création allemande de l'opéra d'Olga Neuwirth, "Lost Highway"
© monika rittershaus

En 1997 sortait dans les salles Lost Highway. Cet étrange film signé David Lynch eut grand impact sur la jeune Olga Neuwirth, alors pas tout-à-fait trentenaire. Avec la complicité de la romancière Elfriede Jelinek qui écrit le livret à partir du scénario original (David Lynch et Barry Gifford), la compositrice autrichienne s’attelle en 2002 à un Muziktheater éponyme en douze tableaux dont la création mondiale eut lieu à l’Helmut-List-Halle de Graz, le 31 octobre 2003 lors du festival Steirischer Herbst (Automne styrien), sous la direction de Johannes Kalitzke (à la tête de Klangforum Wien) et dans une mise en scène de Joachim Schlömer. Au Bockenheimer Depot – nous y applaudissions Der goldene Drache (Eötvös), Le cantatrici villane (Fioravanti) et Enrico (Trojahn) [lire nos chroniques du 4 juillet 2014, du 31 janvier 2016 et du 31 janvier 2018] –, l’œuvre est donnée ce soir en première autrichienne (cinq représentations suivront), dans le cadre de la nouvelle saison de l’Opéra de Francfort.

Le sujet du film n’échappe ni à la musicienne ni à Yuval Sharon auquel est confiée la présente mise en scène [lire notre chronique du 29 juillet 2018]. S’agit-il du destin de Fred, le jazzman ? De celui du jeune mécano Pete ? Ou encore d’une belle plante tour à tour dénommée Renée puis Alice, selon qu’elle s’aventure avec l’un ou l’autre des deux hommes ? À moins que le sujet soit Mr. Eddy, alias Dick Laurent, archétype du gangster de thriller étasunien… voire cet étrange petit bonhomme méphistophélique doté du pouvoir de répondre au téléphone lorsque l’appelle son vis-à-vis d’ici (Mystery man). Le sujet n’est autre que la distorsion du réel dans la perception viciée d’un esprit psychotique de laquelle David Lynch nous propose de faire personnellement l’expérience. Par extension, le sujet de Lost Highway est le regard du spectateur tentant de coller des éléments dont il croit devoir faire un tout quand ils n’ont vraisemblablement rien à faire les uns avec les autres. Aussi est-ce le public lui-même qui se trouve plongé dans un mode psychotique, face à un cinéma vécu comme virtualité mentalement malade, selon un ingénieux concept qui fait créateur du film le regard de chacun.

Ce décalage de la perception, parti du malentendu essentiel selon lequel l’image, par-delà le montage global, serait objective, conduit à un réel fantasmagorique où Fred, quadragénaire emprisonné pour avoir assassiné Renée, peut devenir Pete, jeune amoureux d’Alice, l’officielle de Mr. Eddy, celui dont l’interphone de la villa des premières scènes annonçait la mort (« Dick Laurent is dead »). Devant l’ensemble orchestral qu’il dissimule, un mur est divisé verticalement en deux zones : en bas, l’espace de jeu, incompréhensible en lui-même, où interviennent des appariteurs en combinaison verte, invisibles sur la partie supérieure ; en haut, l’espace de projection où les gestes accomplis en dessous s’intègrent pour agir avec une image préparée, évoquant une multiplicité de lieux. Le procédé répond habilement à la réalisation sonore qui introduira peu à peu la voix chantée dans le tissu dramatique parlé, de même que la partie instrumentale – invisible, rappelons-le – se fond à un dense matériau électronique. Outre une actualisation anecdotique des accessoires (téléphones portables, tablette de lecture, etc.), Lost Highway de Neuwirth déplace certains contextes de Lost Highway de Lynch : la colère moralisatrice de Mr. Eddy ne provient pas de l’excès de vitesse d’un automobiliste mais de l’imprudence d’un client à fumer dans la station-service, par exemple. Les images conjuguent Edward Hopper à Francis Bacon, via l’hyperréalisme d’Estes et Goings aujourd’hui magnifiés par leurs continuateurs Damian Loeb et Reisha Perlmutter. Accentuant la contrariété mentale poétisée, pour ainsi dire, Sharon surenchérit les ingrédients de ce récit ingénieusement incohérent par une caricature quasi-systématique qui, loin de déstabiliser le lyricomane, crée une distance dommageable en ce qu’elle nuit à la prise de risque d’une expérimentation de ce que d’aucuns appelleront la folie. Sur ce point, la production fait fausse route… sauf si son but était de conforter le public dans sa conscience d’être du bon côté de la normalité.

À la tête de l’Ensemble Modern, dont nous entendions les élèves de l’académie quatre jours plus tôt [lire notre chronique du 9 septembre 2018], Karsten Januschke, récemment apprécié à Munich [lire notre chronique du Diktator], livre une exécution foisonnante, Norbert Ommer dirigeant l’équilibre sonore d’un objet recourant à une partielive electronic élaborée par Markus Noisternig et Gilbert Nouno. Bravo au comédien Jeff Burrell pour son incarnation de Fred. Quant à la dimension opératique à proprement parler, elle est parfaitement servie par le soprano opulent d’Elizabeth Reiter, salué ici en Ascagne et en Helmwige [lire nos chroniques des Troyens et de Die Walküre], le contre-ténor Rupert Enticknap, Mystery man totalement déjanté [lire nos chroniques du 30 juin 2017, du 16 février 2016 et du 16 août 2012], le jeune ténor Samuel Levine qui campe plusieurs rôles dont l’érotomane Andy [lire notre chronique du 12 avril 2018], enfin par la puissante Juanita Lascarro en Mère de Pete [lire notre chronique du 5 juillet 2014]. LA voix de la soirée est assurément John Brancy, baryton étasunien à peine trentenaire : au rôle de Pete il prête un timbre velouté, une émission des plus souples qui se love sans difficulté dans l’écriture d’Olga Neuwirth, réservant aux moments de soumission du personnage (face à Mr. Eddy, Alice, etc.) des inserts falsetto idéalement amenés.

BB