Chroniques

par bertrand bolognesi

Parsifal | Perceval
Bühnenweihfestspiel de Richard Wagner

Bayreuther Festspiele / Festspielhaus
- 2 août 2016
nouvelle production de Parsifal au Bayreuther Festspiele 2016 : une réussite !
© enrico nawrath | bayreuther festspiele

Ne cherchons pas à éviter cette tautologie d’énoncer qu’un nouveau Parsifal à Bayreuth est forcément un événement, puisqu’en vérité c’en est un. C’est d'ailleurs ainsi que le signale le Bayreuther Festspiele en ouvrant et en concluant son édition 2016 par l’ultime contribution de Wagner à un genre qu’il dépasse (au point d’abandonner le terme opéra), comme il y aspirait déjà à travers le Ring et Tristan – rappelons que la composition de cet ouvrage s’insère comme une respiration dans celle de Siegfried). Depuis ses premiers temps, le festival est objet de polémiques. Lieu désigné comme musée des traditions wagnériennes, il n’est guère abusif de considérer la nécessité d’une effusion critique, dès qu’y point la création d’une production inconnue, comme une tradition, là encore : celle de la critique elle-même qui, toujours exigeante parce que passionnée et donc curieuse, ne connaît pas la désexcitation – toujours dès les premiers temps, le festival s’affiche aussi comme laboratoire, de sorte que l’anime une tension éclairante entre la conservation de l’authentique et sa réinvention. Ainsi, au lendemain de la première de ce Parsifal à peine né (25 juillet), fut-il publié ici et là que pourrait être choquante son évocation de l’Orient, dans la période difficile que nous vivions...

Au sortir de la deuxième des six représentations, il est évident qu’aucune récupération de l’actualité et encore moins quelque volonté histrionesque de provoquer motive le travail d’Uwe Eric Laufenberg (signataire des Meistersinger de Cologne et du Ring de Linz). Au cœur de la genèse de l’œuvre, le metteur en scène puise une trame parfaitement cohérente qui ne se ferme cependant pas sur elle-même : elle invite à chercher encore et toujours, tournant le dos à la tentation de l’éphémère coup d’éclat par lequel Stefan Herheim menait ici à la déréliction [lire notre chronique du 15 août 2011].

Le rideau s’ouvre sur la chapelle d’une communauté religieuse chrétienne en Irak où des ressortissants locaux menacés par le radicalisme islamique trouvèrent refuge. On plie bientôt les couches de fortune, dissimulant la trace de l’aide apportée comme, plus tard, le témoin de la foi. Une brigade salafiste surgit dans l’édifice dont certains détails montrent qu’il fut assailli (décor de Gisbert Jäkel). Avec la dépouille du cygne qu’il croit glorieuse, l’innocent survient dans cet ordre en danger dont Gurnemanz, le pasteur, entend maintenir mission et règle – c’est le crucifix démonté qu’on lave avec le plus grand soin et préserve, aussitôt fait, dans un linge, à l’abri. Après la maïeutique semonce qui d’emblée révolutionne sa présence au monde (de la coupole jusqu’aux étoiles, la vidéo de Gérard Naziri élève les regards), Parsifal assiste au rite, mystère de la Passion dont Amfortas, par devers lui et bien qu’impur, devient l’agneau sacrificiel : sur le couvercle du vaste baptistère changé en autel, la couronne d’épines fait couler le sang de ce Christ pécheur. À son flanc les officiants rouvrent la plaie magique où s’abreuver – l’intrusion de cette image de souffrance physique, vécue sans en décider, donc non transcendée (on n’en finira pas de débattre de la transsubstantiation et de la douleur effective ou non de Jésus), est certainement plus violente et questionneuse : elle peut rappeler certaines dérives fanatiques d’une chrétienté autrefois moins sage.

On reconnaît la structure architecturale de la chapelle dans les bains à carrelure bleue du château de Klingsor. Maître d’un sérail, le magicien règne sur quelques femmes voilées, paradoxe si l’en est quand on se souvient par quelle ablation fut gagné son pouvoir. Il réactive la soumission de Kundry par l’usage d’une croix, épouvantail à sa culpabilité d’avoir ri devant la douleur du rédempteur – il faut se souvenir qu’elle en a perdu la faculté de pleurer, toute émotion ne pouvant s’exprimer chez elle que par hurlements et ricanements. Parsifal arrive en guerrier d’aujourd’hui, vite désarmé par les Zaubermädchen, danseuses orientales d’une vertigineuse sensualité. Par la mise (costumes de Jessica Karge), elles en font un mahométan. En surplomb, Klingsor se flagelle devant une collection de croix, symboles envoûtés. Après que la lance fut brisée en deux parties formant aussitôt la seule, la vraie croix, sa défaite se cristallise dans l’effondrement de son dérisoire reliquaire.

La chapelle est plus endommagée encore au troisième acte.
Sans doute résume-t-elle le monastère, puisque des indices du quotidien (réfrigérateur, poubelle, etc.) montrent comme lieu de vie ce qui fut conçu sanctuaire de la muette voix – la prière. À l’entour, les ruines sont investies par une végétation extravagante. Affranchie de l’emprise de Klingsor et bien qu’ayant jeté la malédiction sur son libérateur, Kundry, elle-même épuisée, assiste le vieillard Gurnemanz dans les menues tâches. L’innocent est de retour. Il plante la croix et, ce faisant, re-sacralise la place. Tombant la tenue guerrière, il arbore le thawb noir offert par les Filles-fleurs : nul renoncement, donc, à ce pas vers la foi, quand bien même n’est-elle pas celle qui d’abord l’a révélé. Dans le cercueil de Titurel, Amfortas puise du sable, allusion manifeste au massacre de sept trappistes de Notre-Dame de l'Atlas, il y a vingt ans, à Tibhirine (dans les bières, le sable comblait l’absence des corps, seules les têtes ayant été retrouvées). La colère gronde dans une assistance où les moines ont été rejoints par autant d’hommes portant qamis que tzitzis. Rabbin, imam et abbé, mais encore laïques pratiquants des trois monothéismes se réconcilient dans un geste salutaire : après les avoir dénoués de leur apparence de croix, Parsifal dépose les vestiges de la lance. En haut du dispositif, une silhouette assise, de dos, recueillait ce qui se passait sur le plateau : toute vie la quitte en cet instant précis où au monde est renouvelé un ordre perdu, dans la lumière rassérénante qui, débordant la scène, abreuve toute la Festspielhaus – voilà un espoir de paix, un Graal, mieux encore un εὐαγγέλιον auquel la salle a envie de croire.

Lorsqu’au début du mois dernier fut publié qu’Andris Nelsons, rompant le contrat qui le liait avec le Bayreuther Festspiele, renonçait à diriger Parsifal, grande avait été l’inquiétude. Peu après, l’on sut qu’Hartmut Haenchen l’y remplacerait, un chef qui rarement convainquit dans le répertoire wagnérien, n’était un fliegende Holländer à Milan [lire notre chronique du 12 mars 2013]. Contrairement à la tendance qui marquait ses prestations toulousaine et bruxelloise [lire notre chronique du 17 juin 2012 et notre critique du DVD], le musicien saxon livre une interprétation plutôt preste, solennelle quand il le faut mais jamais cérémonieuse, qui va bon train. Rien de la subtile ciselure du Tristan d’hier [lire notre chronique de la veille], mais une présence probante au drame collectif.

Outre la qualité exceptionnelle du Festspielchor (dirigé par Eberhard Friedrich) qui plus qu’à son tour donne le frisson, il faut saluer une distribution vocale exemplaire. Ainsi des Filles-fleurs, six merveilles comme d’une seule voix (Ingeborg Gillebo, Bele Kumberger, Mareike Morr, Katharina Persicke, Anna Simińska et Alexandra Steiner), et des Chevaliers (le solide Timo Riihonen et l’incisif Tansel Akzeybek). Le sextuor est somptueusement servi par Elena Pankratova, Kundry volcanique et bouleversante, Karl-Heinz Lehner divinement caressant en Titurel puissant. Bien que disposant assurément des moyens nécessaires, seul Gerd Grochowski demeure un rien en-deçà du niveau, avec un Klingsor peu musical (sans être décevant, toutefois). Trois incarnations dominent : l’impressionnant Gurnemanz de Georg Zeppenfeld, tellement généreux et nuancé, dont la douce et ferme autorité vocale convainc aisément, le poignant Amfortas de Ryan McKinny, incroyablement investi, dont la présence au texte happe l’écoute, enfin l’étonnant Parsifal de Klaus Florian Vogt, moins exclusivement cantonné dans cette candeur éthérée de l’émission qu’on lui connaît, osant une voix pleine et ouverte qui par moments possède la salle. À ces beaux gosiers comme au chef et à Laufenberg, le public fait grande fête.

BB