Chroniques

par bertrand bolognesi

Rebecca Saunders, compositeur en résidence
Klangspuren International Ensemble Modern Academy

Birtwistle, Carter, Herrmann, Knussen, Lindberg, Varèse et Žuraj
Klangspuren / SZentrum, Schwaz – Vier und Einzig, Innsbruck
- 7 et 9 septembre 2018
Rebecca Saunders, compositeur en résidence au festival Klangspuren
© astrid ackermann

Depuis 1994, à l’initiative de Thomas Larcher, la jolie cité de Schwaz, dans la vallée de l’Inn, retentitde sonorités nouvelles, tous les mois de septembre, grâce à Klangspuren. Amorcée l’année précédente par le natif d’Innsbruck, la manifestation prit rapidement de l’ampleur. À une qualité effective dès les premiers temps vinrent s’ajouter les atouts du savoir-faire et de l’audace. La formule imaginée par le compositeur autrichien était que chaque édition dressât portrait d’un de ses confrères, mis en perspective par la création musicale en son pays d’origine. Il en fut ainsi jusqu’en 1998, avec Heinz Holliger et la Suisse, puis György Kurtág et la Hongrie, Pierre Boulez et la France, Bernd Alois Zimmermann et l’Allemagne, enfin Louis Andriessen et les Pays-Bas. Après une année charnière qui explora la thématique Rencontre de musiques d’époques diverses (Musik verschiedenster Epochen trifft aufeinander), plus qu’un auteur c’est un pays qui s’est trouvé à l’honneur, comme en témoignèrent les programmes USA, Grande-Bretagne, Japon, Le Nord et La nouvelle Europe de l’Est en 2004 où fut également inventée, avec Peter Paul Kainrath succédant à la direction artistique [lire notre rencontre de 2008, à Bozen], une académie pour jeunes interprètes, sous la direction de l’Ensemble Modern de Francfort, réunie autour d’un créateur en résidence – une autre nouveauté notoire s’était faitsentir dès 2001 lorsque les dix jours du festival se développèrent jusqu’à quinze. Dès lors, les élus de cette International Ensemble Modern Academy (IEMA) furent Kurtág, Lachenmann, Mason, Rihm, Reich, Matalon et Staud, Holliger, Benjamin, Chin, Zender, Abrahamsen et Mitterer, Furrer, Poppe, enfin Goubaïdoulina. Parallèlement, ces éditions présentèrent la Pologne, la Tchéquie, Chypre, Israël et la Palestine, l’Amérique latine, la Russie, l’Espagne, enfin la Corée.

Les six récentes moutures ont favorisé un focus plus général, selon l’inflexion de Matthias Osterwold, nouveau patron de Klangspuren et bon génie du Festival für aktuelle Musik inséré au Festival de Berlin : depuis 2013, Musique contemporaine et héritage romantique (Neue Musik und romantisches Erbe), Lumière du nord (Nordlicht), Humeurs (Stimmungen), Jeunes étoiles (Junge Sterne) et Des questions ? (Noch Fragen?) furent les axes explorés. Dans ce sillage, 2018 célèbre conjointement le vingt-cinquième anniversaire de l’évènement, les quinze printemps de l’IEMA, qui permet à une vingtaine de jeunes musiciens de perfectionner sa pratique du répertoire d’aujourd’hui, et les cent vingt-cinq du Tiroler Sinfonieorchester Innsbruck (TSOI), traditionnellement associé à Klangspuren dont il assume le concert inaugural. « En cette période où toute la musique est disponible sur divers supports de stockage, l’idée centrale de cette vingt-cinquième édition est ce don irremplaçable de la performance en direct, ici et maintenant », précise Osterwold (brochure de salle). Accueillir en résidence la compositrice Rebecca Saunders, c’est l’occasion de faire entendre nombre de ses œuvres, dont certaines en première autrichienne, mais aussi les travaux de plusieurs auteurs Britanniques, comme Gerald Barry, Harrison Birtwistle, Elisabeth Lutyens ou Oliver Knussen qui vient de nous quitter.

N’ayant pu assister à l’ouverture, jeudi soir, où fut joué void pour duo de percussions et orchestre de chambre (2014) de Saunders, nous abordons le festival par deux concerts de l’IEMA, croisant les programmes à Schwaz (SZentrum) vendredi soir, puis dimanche matin à Innsbruck (Vier und Einzig). Ces moments partagent trois pièces anciennes données à deux reprises, alternant les jeunes chefs Sara Cáneva et Musashi Baba. Ophelia Dances (1975) de Knussen, pour neuf instruments (flûte, clarinette, cor anglais, cor, piano, célesta, violon, alto et violoncelle), entame la première soirée. À vingt-trois ans, le prodige Écossais (qui signait sa Symphonie n°1 à quinze ans) s’inspire du récit de la mort d’Ophélie par la reine Gertrude (Shakespeare, Hamlet, Acte IV) dans cette page exclusivement instrumentale qui favorise une sorte de naïveté tragique sur quelque pathétique lamento, avec une sensibilité plus incisive que toute plainte. Suit Octandre d’Edgar Varèse (1923) où Musashi Baba ne parvient guère à tracer route, à l’encontre de la version fort claire de Sara Cáneva, dimanche. Également à l’affiche, Asko Concerto (2000) d’Elliott Carter : à l’inverse, la cheffe affirme moins d’affinité avec l’œuvre de l’Étasunien (le plus européen d’entre eux, sans conteste), parfaitement servie par son collègue, et où l’on goûte l’intervention talentueuse du contrebassiste Zacharias Fasshauer.

Trois opus de Rebecca Saunders font le sujet principal de ces concerts, confiés aux jeunes artistes encadrés par leurs ainés de l’Ensemble Modern. Avec une clarinette, un accordéon, un piano et une contrebasse, c’est peu dire que l’instrumentarium convoqué par Quartet (1998) est original. Entre la richesse des souffles très variables de l’accordéon, les possibilités inouïes de la contrebasse et la rigueur déjouée du piano, la clarinette fait presque figure de tuteur d’un quart d’heure en trois sections contrastées, parfois jusqu’à la frénésie, sans cesse inventives. En 2011, pour les soixante ans de Wolfgang Rihm qui fut son professeur, Saunders lui dédie Stirrings pour neuf musiciens, émaillé de citation du Beckett tardif – Company, 1979 (Compagnie, 1980) et Stirrings Still, 1988 (Soubresauts, 1989), auquel le titre emprunte. Unique pièce de ces programmes à n’être pas dirigée, Stirrings place les exécutants dans une géographie éclatée qui génère un effet acoustique inattendu. En touche gauche, la clarinette lance la battue où entre le violoncelle. Un tissage subtil s’édifie peu à peu, entre la caresse triste des cordes et les multiphoniques pianississimo du hautbois. Bien qu’il se densifie, le parcours demeure entre PPP et MP, un couloir dynamique, difficile pour les interprètes, où l’auteure contient magistralement l’expressivité sans en jamais ternir l’intensité, parfois quasi vocale. Enfin, ce début de portrait est conclu dimanche par le sextuor (clarinette, basson, violoncelle, contrebasse, piano et percussion) Into the Blue (1996). Ce voyage dans le temps révèle, s’il en était besoin, le chemin tracé par Rebecca Saunders et l’affirmation d’une personnalité musicale incomparable, par l’imagination comme pour l’intelligence [lire nos chroniques de Triptychon, Solitude, Still, Fletch, Stirring Still, Fury II et Yes]. En 1993, le cinéaste Derek Jarman livrait un dernier film, Blue, qui confie sa vie ultime atteinte du Sida dont il décèderait l’année suivante, et son obsession de la couleur quand progresse une cécité galopante, tel qu’en témoigne Chroma (autobiographie disponible en français chez L’Éclat, 2003) dont la compositrice s’est directement inspirée. Rehaussé d’une sonnette, d’une scie ou d’un sifflet, voire du grattement des gongs par un couteau de peintre, la partie percussive rejoint l’intervention directe du pianiste sur les cordes, tandis qu’une sorte de thrène se dessine subrepticement dans la fausse pédale des autres officiants. À l’Aula universitaire d’Innsbruck, vendredi prochain (14 septembre), Vimbayi Kaziboni dirigera l’Ensemble Modern dans un concert monographique Saunders, avec a visible trace (2006), Fury II (2010) et Skin (2016) dont nous vous recommandons vivement, si vous n’y pouvez aller, d’écouter la retransmission radiophonique (sur Ö1, le 25, à 23h).

La génération suivante est présente avec deux compositeurs point encore quarantenaires. Sous la battue de Musashi Baba, nous découvrons Pivot pour grand ensemble (2008-2010) de Torsten Herrmann (né en 1981) qui, après des études à Cologne, fut l’élève de Frédéric Durieux et de Marc-André Dalbavie au CNSMD de Paris. Dans une couleur et une organisation qui tendent à la fois vers Boulez et vers Manoury, le très formel Pivot paraît nettement moins inspiré que Nexus (2006), seule autre pièce abordée jusqu’à lors [lire notre chronique du 15 avril 2011]. Nous retrouvons Vito Žuraj [lire nos chroniques du 20 juin 2014 et du 27 avril 2018] avec Quadriptyque (2008), dirigé par Sara Cáneva. Chacun des quatre mouvements est caractérisé par un geste fort, sans que le créateur slovène s’interdise de convier la manière des uns dans le particularisme des autres, selon un foisonnement toutefois non fusionnel. Ici, outre la référence savamment enchevêtrée à Letzte Hoffnung (Dernier espoir), l’un des Lieder du Winterreise de Schubert, l’on admire la précision redoutable des attaques et un tutti homorythmique qui prélude à un riche frémissement.

Deux classiques des aînés concluent avec panache ces rendez-vous IEMA, dans les brillantes lectures du Californien Jonathan Stockhammer [lire nos chroniques de Faustus, the last night, The cave, Satyagraha]. Il s’agit du fort festif Jubiles (2002) de Magnus Lindberg [lire notre critique du CD] et de Silbury air (1997, révisé en 2003), opus intensément acéré d’Harrison Birtwistle, ici servi par une indicible clarté.

BB