Chroniques

par katy oberlé

Rosmonda d’Inghilterra | Rosemonde d’Angleterre
tragedia lirica de Gaetano Donizetti

Teatro Donizetti, Bergame
- 25 novembre 2016
Bergame : Eva Mei en Aliénor d’Aquitaine de Rosmonda d’Inghilterra (Donizetti)
© rota | fondazione donizetti

De prime abord, le sujet du présent article ferait presque mentir l’auteure de celui d’avant-hier [lire notre chronique du 23 novembre 2016]… Bien sûr, on joue beaucoup le bel canto dans les maisons d’opéra italiennes, croire le contraire serait d’un niais incurable ! Et si nous ne quittons pas la Lombardie aujourd’hui, c’est précisément pour gagner la charmante Bergame, ville natale de Gaetano Donizetti, encore et toujours le plus représentatif de ce style. Aussi, la cité possède-t-elle une très active Fondazione Donizetti qui honore la mémoire et la musique du compositeur par un festival portant son nom où sont joués ses grands tubes, mais pas seulement. Le mois dernier notre média commentait l’actualité basque [lire notre chronique du 28 octobre 2016], avec la Lucrezia Borgia créé à La Scala le 26 décembre 1833 : figurez-vous qu’à peine soixante-trois jours plus tard, le Teatro della Pergola de Florence accueillait la première d’un nouvel ouvrage, Rosmonda d’Inghilterra.

C’est au Napoléon des impresarii, comme on le surnomma de son vivant (Alessandro Lanari, 1787-1862), alors patron de la Pergola depuis près de quinze ans, que l’on doit cette Rosemonde d’Angleterre à présent presque oubliée – la gravure Opera Rara de Renée Fleming nous reste, fort heureusement (1994). Felice Romani écrivit d’abord le livret pour Carlo Coccia (1782-1873) : les deux actes de cette Rosmonda des origines, trentième opus lyrique du Napolitain, furent donnés le 28 février 1829, à La Fenice de Venise. Les deux musiciens se suivent décidément de près dans leur inspiration, même lorsqu’aucun librettiste n’y prend part. On connaît bien la Maria Stuarda de Donizetti, milanaise en 1835 avec cette appellation après avoir vu le jour à Naples un an plus tôt sous le titre de Buondelmonte [lire notre chronique du 30 octobre 2016], mais c’est bel et bien ce Coccia, dont désormais plus personne se souvient nulle part, qui s’inspirait en premier du drame de Schiller : à Londres au printemps 1827, sa Maria Stuarda, regina di Scozia connut un certain succès, certes éphémère ; rendons à César ce qui lui appartient… surtout quand ce n’est pas bon ! – on lui préfère de loin Caterina di Guisa, dans la même veine historique, qui triomphait en 1833 à Milan (sans être une merveille, le live du regretté Massimo de Bernart en rend honorablement compte).

Pour cet opera seria, c’est dans un récit de Geoffrey Chaucer que puise le fécond Romani. La rivalité amoureuse de Rosamund Clifford et d’Aliénor d’Aquitaine, l’épouse d’Henri II, et donc reine d’Angleterre, a tout pour séduire Donizetti qui s’en donne à cœur joie ! L’innocence est crue trahison, la promesse de divorce n’accouche de rien et, pour finir, le renoncement de l’héroïne ne la protège même pas de la mort. La légitime veut sa peau, elle l’aura : d’un coup de poignard bien planté, elle défend son couple, son amour et son titre de reine. Confrontant la seconde mouture prévue pour Naples en 1837 (celle du CD cité plus haut) avec le manuscrit de 1834, le musicologue Alberto Sonzogni réhabilite cette scène finale complètement tragique qui ravit le public du XXIe siècle.

Ce répertoire, Sebastiano Rolli en connaît toutes les facettes, les contours, audaces, trucs et surprises. À la tête des Orchestra e Coro Donizetti Opera (ce dernier préparé par Fabio Tartari), le chef mène d’une battue extrêmement lisible une lecture rigoureuse, bien nuancée, qui n’hésite pas à mettre en vedette tel solo, tel timbre, à accélérer lorsque se fomentent les sournoiseries du drame, à suspendre dans une sonorité idyllique la rêvasserie d’une Rosmonda un brin Bécassine, il faut le dire. La fosse satisfait, comme le cast, fort efficace.

Le mezzo-soprano Raffaella Lupinacci sert avec assurance et d’un timbre corsé le page du roi, Arturo. Le précepteur du roi Plantagenêt, Gualtiero Clifford, qui n’est autre que le papa de Bécassine, est confié à la basse Nicola Ulivieri qui profite de la part bien taillée au rôle par le compositeur. Entendu en robuste Faust (Gounod) [lire notre chronique du 31 mai 2015], le ténor Dario Schmunck campe un Henri II vaillant, puissant même, qui manque pourtant de la souplesse nécessaire – il faut dire que Donizetti s’est bien amusé : ça tourbillonne comme jamais !

Les rivales livrent les meilleurs moments.
Dans le rôle-titre, en bonne élève de la grande Renata Scotto, l’éblouissante Jessica Pratt déroule un soprano agile, inépuisable, toujours musical, dans une incarnation tellement soignée qu’elle finit par masquer la sottise du texte. Grâce à ce chant luxueux, le personnage gagne une aura qui le réinvente. La reine jalouse, rivée à son pouvoir, est confiée au grand colorature Eva Mei : sa Leonora di Gujenna virevolte aisément dans les rodomontades de la partition, avec une élégance formidable [sur l’artiste, lire nos critiques de La sonnambula, Alfonso und Estrella, La finta giardiniera et Thaïs]. Sans oublier des fulgurances coléreuses qui font délicieusement froid dans le dos – superbe, vraiment !

Pour son film Il racconto dei racconti (2015), illustrant quelques épisodes du Pentamerone de Giambattista Basile (1571-1633), Matteo Garrone avait engagé le costumier Massimo Cantini Parrini. L’idée s’est avérée judicieuse, à en juger par la magnificence, comme c’est le cas ce soir avec les robes luxueuses, insensées, même, conçues pour Rosmonda d’Inghilterra ! C’est à peu près tout ce qu’il faut savoir de cette production par laquelle Paola Rota tente grossièrement d’inviter la cour anglaise du XIIe siècle dans nos préoccupations sécuritaires post-attentats. Mouais… on s’en fiche, ce n’est pas ce qui compte.

KO