Chroniques

par katy oberlé

Sakùntala
opéra de Franco Alfano

Teatro Massimo Vincenzo Bellini, Catane
- 19 novembre 2016
une rareté absolue à Catane : Sakùntala, opéra de Franco Alfano (1921/52)
© giacomo orlando

En présentant une nouvelle production de Sakùntala, le Teatro Massimo Vincenzo Bellini de Catane s’engage dans un véritable challenge. L’œuvre est plus que rare, elle s’écarte des habitudes belcantistes avec cette hardiesse toute spéciale de l’orientalisme en musique. Le compositeur n’est guère plus connu, d’ailleurs, et s’il l’est un peu, c’est d’abord comme cheville ouvrière de l’éditeur Ricordi et d’Arturo Toscanini : à leur demande, en 1926 il acheva la Turandot que Puccini avait laissée orpheline.

Pourtant, Franco Alfano (1875-1954) a écrit beaucoup de musique – chorale, vocale, symphonique et chambriste – et signé quatre ballets, tout de même, sans oublier une grosse dizaine d’opéras ! Actuellement, seulement deux de ses ouvrages sont parfois représentés, avec une fréquence qui fait de chaque production un événement : Resurrezione, opéra vériste en quatre actes adapté du roman éponyme de Tolstoï (création à Turin en 1904), et Cyrano de Bergerac (Rome, 1936), comédie lyrique en cinq actes d’après la célèbre pièce de Rostand [lire notre chronique du 19 mai 2009 et notre critique du DVD capté à Montpellier].

Le 10 décembre 1921, Tullio Serafin dirige à Bologne la première de La leggenda di Sakùntala, d’après le drame sanskrit Abhijñānaśākuntalam (La reconnaissance de Shâkountalâ) du poète classique indien Kâlidâsa (ca. Ve siècle). Pendant la Deuxième Guerre mondiale, le bombardement de Milan endommage considérablement les locaux de la maison Ricordi dont les archives sont détruites : le matériel d’orchestre part en fumée. En vue d’une reprise au Teatro Costanzi de Rome, Alfano refait toutes les parties manquantes à partir de sa partition personnelle, écourtant le titre en Sakùntala – malin qui oserait affirmer s’il a favorisé ses souvenirs de l’original sans insérer des nouveautés… Le 5 janvier 1952, Gianandrea Gavazzeni dirige la création de cette seconde version.

Du conte indien, Alfano a tiré lui-même un livret synthétique.
Sa mise en musique s’inscrit clairement dans une veine orientaliste tardive. Elle a la particularité de présenter de longs développements instrumentaux, décrivant l’action à la manière de poèmes symphoniques, qui ne sont pourtant pas dispensables à la cohérence dramatique. C’est la raison pour laquelle le metteur en scène Massimo Gasparon emploie la danse comme pont narratif entre le commentaire sonore, parfois frôlant le gigantisme, et les scènes proprement dites. Certains passages suspendent le théâtre pour en appuyer le péplum oriental, où la sensualité des corps presque nus entre en résonnance avec des choix d’orchestration véritablement érotiques. Temple, palmiers, lumières chaudes, dorures, plis colorés, roi, semi-déesse, malédiction, amnésie et finalement reconnaissance (grâce à un pécheur qui retrouve un anneau magique) sont les ingrédients de la bonne recette exotique dont le sujet principal est le désir amoureux. Une autre métaphore se glisse dans l’ouvrage, avec l’élévation finale de l’héroïne dont la nature divine ne fait aucun doute : par le biais de l’amour elle aura donné quelque chose aux mortels et peut alors retourner vers l’inconnu. L’esthétisme imaginé par Gasparon est idéal.

La difficulté des parties de chœur, brèves mais assez touffues, laisse supposer un grand travail de la part des choristes siciliens (sous la direction de Ross Craigmile) qu’il faut féliciter. Pour cette entrée de Sakùntala sur l’île, c’est un atout non négligeable, comme celui d’un cast équilibré. Les basses sont à l’honneur, avec la majesté de Francesco Palmieri en Kanva et l’ascète d’Alessandro Vargetto (Durvasas). Le baryton Paolo La Delfa propose un Écuyer efficace. On remarque également Salvatore Fresta (ténor) en Pêcheur par lequel le mauvais sort de l’Ermite (Kanva) sera déjoué. La vigueur du ténor madrilène Enrique Ferrer nous vaut un Roi presque sans faille (l’aigu est parfois brutalisé). Bravo au mezzo-soprano bulgare Kamelia Kader pour sa prestation généreuse en l’amie Priyamvada. Dans le rôle-titre, on retrouve les grands moyens vocaux de Silvia Dalla Benetta [lire notre chronique du 14 avril 2016] : Alfano n’a pas vraiment pas ménagé son soprano vedette ! La chanteuse s’en sort haut la main, livrant aussi un très bel air tendre avec l’enfant, aria ambigüe où s’exprime l’humanité de la demi-déesse. À défaut de pouvoir parler vraiment d’incarnation (les personnages affichent une sorte de détachement doux qui n’a tellement rien à voir avec nos habitudes dramatiques occidentales), il faut souligner l’exploit de ces voix à se faire entendre sur le tissu orchestral génialement déraisonnable de cette œuvre.

Un excellent chef de fosse de quatre-vingt ans sert avec une ardeur juvénile cette œuvre symboliste qui rappelle volontiers la manière de Debussy (le court prélude a quelque chose de La mer et l’entrée dans l’action utilise les accords de cordes de Pelléas et Mélisande). À la tête de l’Orchestra del Teatro Massimo Bellini, le Croate Nikša Bareza anime les couleurs sans cesse changeantes de Sakùntala dont l’harmonie est souvent mystérieuse – il aime aussi Alfano, puisqu’il dirigeait Resurrezione à Palerme. Bravo à toute l’équipe et au courage de la maison ! Et tant pis pour les boudeurs sans curiosité qui grognent à la fin ou quittent la salle après vingt minutes : moi, je suis très heureuse de m’être déplacée jusqu’ici !

KO