Chroniques

par jérémie szpirglas

Trio George Sand
une plongée dans l’univers de Debussy

Auditorium du Musée d’Orsay, Paris
- 29 mai 212
les jeunes musiciennes du Trio George Sand jouent au Musée d'Orsay
© bernard richebé

En guise de concert de clôture de son cycle consacré à l’univers de Debussy, illustration musicale de l’exposition hors les murs Debussy, la musique et les arts, l’Auditorium du Musée d’Orsay accueille aujourd’hui le Trio George Sand – un trio avec piano.

À première vue, un tel concert fait figure de quadrature du cercle : Debussy n’a composé aucun trio avec piano. C’est donc ailleurs qu’il faut aller chercher le programme. À commencer par les transcriptions, qui étaient, du reste, l’un des principaux vecteurs de diffusion des œuvres jusqu’à la popularisation du disque. Et lorsque le Trio George Sand entame les extraits pour trio avec piano que H. Mouton a tirés de Pelléas et Mélisande, on se sent plongé dans cette atmosphère si particulière des salons bourgeois du début du XXe siècle, à l’image de celui des Verdurin dont parle Proust. Le violoncelle de Nadine Pierre, notamment, a une qualité debussyste, une onctuosité souple et lumineuse, un ton on ne peut plus justes.

La transcription est toutefois loin d’être à la hauteur de l’original – qui apparaît ici comme un lointain souvenir estompé. Plus que les couleurs ou les figures, c’est la cohérence formelle qui pèche : le sentiment est davantage celui d’une succession de « moments » plutôt que d’une véritable réappropriation du matériau – comme ce qu’en aurait pu faire un héritier de Liszt, par exemple. Déployant des trésors de générosité et de fraîcheur, le George Sand fait tout son possible pour insuffler à la partition cet élan qui lui manque.

Suit une autre transcription, de Roger Braga cette fois, d’une œuvre de jeunesse : Printemps, suite symphonique pour orchestre, piano et chœur, composée en 1887 à la Villa Médicis, en guise de deuxième envoi de Rome. Dans cette version réduite, c’est la figure de Fauré qui semble par instants flotter dans la salle, et l’impression de musique de salon qui se dégage du concert se fait plus prégnante encore : le travail de Roger Braga se révèle toutefois bien plus imaginatif et varié que celui de Mouton. Et si le Trio George Sand s’avère un brin maniéré, l’animation progressive qui l’emmène jusqu’à l’exaltant galop final balaie les quelques réserves qu’on pouvait nourrir encore.

C’est sur ce même ton printanier et fauréen que le concert se poursuit avec Soir, miniature charmante de la compositrice Mel Bonis, qui dessine le tableau délicat d’une soirée rougeoyante, d’un coucher de soleil majestueux et simple en même temps, d’une rosée qui descend, avec une vache qui meuglerait au loin et un oiseau qui se tairait. Les trois musiciennes y sont très à l’aise, détendues, colorées et nonchalantes.

Cette aisance est également de mise dans D’un matin de Printemps (le printemps est décidément à l’honneur en ce jour ensoleillé !) d’une autre femme compositeur : Lili Boulanger. En fait de matin, c’est d’un véritable réveil que nous secoue Boulanger. À la fois lyrique, incisif, presque colérique, sans jamais rien perdre de son humour, le Trio Georges Sand y rend justice à cette compositrice encore trop rarement programmée.

D’un matin de Printemps est une introduction idéale à l’œuvre maîtresse du programme : le Trio de Ravel. Un Trio de Ravel éclatant, qui a manifestement fait l’objet d’un intense travail sur l’agogique : un travail d’orfèvre, sans vulgarité aucune. En réalité, ce travail est avant tout motivé par un respect absolu du texte : là où la plupart des trios se laisse emporter par l’enthousiasme et ne suit que vaguement les indications du compositeur, celui-ci, au contraire, rend aux variations de tempo toute leur valeur expressive. Si certains pourraient les taxer d’affectation, c’est au contraire une temporisation bienvenue, qui donne tout loisir de jouir des saveurs de la partition, des croisements et décroisements des lignes mélodiques. Les phrasés, sans sècheresse non plus, y gagnent en pertinence – appuyés, en outre, par une gestion pleine de tact du vibrato, lequel n’est jamais inopportun.

Le deuxième mouvement, Pantoum, est ardent et brillant, d’un mordant jubilatoire. Et c’est comme un vent de folie tourbillonnante qui nous transporte, une folie débridée et pourtant totalement sous contrôle, qui rappelle celle de La valse. Contraste total avec la sobriété absolue du mouvement lent où les trois musiciennes jouent avec grande intelligence de sons blancs, voire détimbrés. Le Final est à l’image du reste du trio : superbe. Les timbres sont limpides et frais, les plans sonores parfaitement équilibrées, avec une volonté de faire entendre toutes les lignes, jusqu’à la dernière note (la Coda est un moment admirable de musique).

Désireuse de ne pas faire mentir son nom, la formation nous gratifie d’un bis bien personnel : le mouvement lent du Trio de Chopin… On peut retrouver l’intégralité de ce programme réparti sur ses deux derniers disques (Intégral Classic et Zig-Zag Territoires).

JS