Chroniques

par bertrand bolognesi

Tristan und Isolde | Tristan et Iseult
opéra de Richard Wagner

Bayreuther Festspiele / Festspielhaus
- 1er août 2016
Tristan und Isolde au Bayreuther Festspiele 2016, par Katharina Wagner
© enrico nawrath | bayreuther festspiele

Créée lors de la précédente édition du Bayreuther Festspiele, la production de Katharina Wagner retrouve cette année le théâtre mythique pour une nouvelle série dont c’est aujourd’hui la première. Si le public manifeste bruyamment sa désapprobation à la fin de la représentation, c’est qu’il est peut-être devenu traditionnel de le faire. Car enfin, sans affirmer que la proposition nous aurait franchement plu, c’en est une et qui mérite qu’on s’y arrête un peu plus que par des ébrouements grognons.

Cette fois, nulle auréole d’idéale pureté, le champion de Marke n’a pas préservé la vierge fière qu’il mène, captive, à son roi. La rage de la belle est d’une amoureuse délaissée par son amant qui la livre à un autre. S’en trouvant grandement changée, la situation dramatique induit de nouvelles tensions. Ainsi Tristan est-il infiniment fidèle à son souverain auquel il sacrifie son amour. Est-il encore besoin d’un philtre pour mourir ou pour s’aimer, pour mourir en s’aimant, pour mourir de s’aimer ? La potion s’avère plutôt sérum de vérité, la colère haineuse de celle qu’avec audace l’on expatrie en trophée de guerre se muant en affirmation d’un lien pleinement assumé à l’arrivée au port. Avec la complicité de Frank Philipp Schlößmann et Matthias Lippert (décors), Katharina Wagner place ce premier acte dans un dédale d’escaliers et de passerelles mécaniques, vaisseau d’une traversée inutile dont le labyrinthe ne fait effet que dans la résistance, brisée par le philtre, le sentiment ayant avant cela pris racine dans la terre enflammée d’un val sans retour. À quoi bon arborer le voile d’une virginité qu‘abhorre l’insatiable désir ? À quatre mains mains est furieusement déchiré l’épouvantail symbolique, dans une jouissive énergie qui n’a d’égal que l’empressement de Kurwenal et Brangäne à en dissimuler chaque lambeau, sous les appels glorieux du Festspielchor, préparé par Eberhard Friedrich.

Cette infernale angoisse trouve dans la voix de Stephen Gould (Tristan) une expressivité confondante et, dans la réconciliation et la joie de la faute revendiquée, un lyrisme extraordinaire. Évidente, l’émission héroïque du ténor est généreusement projetée, magnifiée encore par l’acoustique particulière de l’édifice. L’urgence habite le chant d’Iain Paterson, robuste Kurwenal malmené par sa propre admiration du rôle-titre, et de Claudia Mahnke, Brangäne bouleversante d’engagement vocal et dramatique. Dès lors, Christian Thielemann a tout loisir de soigner jalousement le soyeux de l’orchestre, dessinant en fosse l’éternité de la légende, loin de s’en tenir au premier degré de sa dramaturgie. Dès le Vorspiel l’immuable amour de Tristan et d'Isolde sourd des profondeurs, illuminant peu à peu l’obscurité régnante.

De fait, son interprétation ne se fourvoie pas plus dans l’acte médian, le plus « acté » : laissant le plateau raconter l’histoire à sa façon, Thielemann l’élève plus loin encore, jusqu’à désincarner la blessure qui le conclut. La fluidité de l'approche va son cours, salutaire. Dans un cloaque surplombé d’un chemin de ronde qui sans pitié viole leur intimité, les amants tentent de retrouver l’émerveillement, la prédation du premier regard. Tout est hostile, pourtant, et c’est à user de cette hostilité qu’ils trouvent encore à se dire qu’ils s’aiment, scarifiant la déclaration répétée sur une herse qui hante la scène. L’abattement du bon Kurwenal, après qu’il a tenté quelque échappée, est extrême, tandis que Brangäne court sans but dans ce piège noir (lumière de Reinhard Traub). L’heure de la répression est venue : Marke, voyou de grands chemins aux atours de Wanderer de pacotille, surgit avec son équipée peu recommandable. Ce n’est pas un roi mais un chef de bande criminelle auquel il fut scandaleusement désobéi. Aussi est-ce lui qui condamne, par-delà le discours, et fait signe à Melot de poignarder Tristan attaché, sans défense – pas de duel, donc.

Lorgnant volontiers sur la crinière rousse, Raimund Nolte campe un Melot au timbre dru qui mène sa ligne avec une directionnalité au zèle autoritaire – celle du rival auprès du chef. L’excellent Georg Zeppenfeld sort des rôles nobles avec ce Marke abject chanté d’une même élégante franchise, ce qui renchérit la démesure dictatoriale du personnage – de fait, à y entrevoir l’ombre d’un Wanderer, à sa façon Wotan n’est-il pas une sorte de brigand, lui aussi ?... Jusqu’au troisième acte la superbe des chanteurs se maintient au sommet. L’âpre déploration de l’ami signale Iain Peterson comme un grand Kurwenal à la peine virilement rocailleuse, sans autre démonstration. Tout à son idée fixe, le Tristan de Stephen Gould n’a rien de souffreteux, bien au contraire : la vaillance appelle Isolde jusqu’en ces avatars impalpables qui l’illusionnent. Kay Stiefermann donne un Timonier incisif, quand le Jeune marin et le Berger de Tansel Akzeybek font découvrir un ténor de couleur fort italienne, bien sertie dans un phrasé nourri. Ce Tristan ne s’achève pas dans l’extase : au contraire, Marke abandonne froidement le cadavre et emmène de force celle qu’il continue de considérer comme due – elle n’exhausse donc pas, la trivialité s’en saisit. Outre la luxueuse ciselure des soli, le Festspielorchester se mobilise pour l’ultime lutte : à l’œuvre le nerf de la mort mène la barque.

BB