Chroniques

par christian colombeau

Turandot
opéra de Giacomo Puccini (version Luciano Berio)

Opéra de Nice
- 12 novembre 2014
nouvelle production de Turandot (Puccini) à Nice, signée Federico Grazzini
© dominique jaussein

L’œuvre inachevée et géniale avec laquelle Puccini prit congé demande d’immenses moyens. Ceux voulus par le metteur en scène Federico Grazzini pour cette production purement niçoise [lire notre chronique de la dernière production monté in loco, le 16 juin 2005] sont exactement ceux que requiert le livret, une touche de modernisme en plus, avec la participation de projections vidéo (Luca Scarzella). Ainsi retrouve-t-on l’indispensable animation de cette improbable Chine de pacotille dans des décors (Andrea Belli) et costumes anthracites (Valeria Bettella) proches de l’héroïc fantasy, un tantinet modernes dans leur classicisme inspiré avec, cerises incongrues sur le gâteau, des Derviches tourneurs plus vrais que nature.

Tout ce que montre Grazzini est sombrement beau, raffiné, pour commenter avec une parfaite légèreté de touche, quelques points précis et révélateurs du livret d’Adami. En prime, une jolie approche de l’irréalité lunaire du premier acte et l’angoissante atmosphère nocturne du dernier. Plaisir de l’intelligence, originalité de l’approche, simplicité, vérité des visages également, comme pour mieux nous plonger dans un monde où la violence dépasse le stade latent pour dicter sa loi.

Le final conçu par Luciano Berio est désormais bien connu de tout lyricomane qui se respecte : plus doux, moins grandiloquent, moins vocal, moins agité que celui écrit par Franco Alfano, donc plus près des innovations orchestrales et musicales que souhaitait Puccini, intéressé alors, on le sait, par la musique de ses contemporains, de Strauss à Zemlinsky en passant par Schreker et même Stravinsky [lire notre critique du DVD salzbourgeois]. Ce qui rend justement passionnant le travail de Berio est qu’il n’a pas cherché à raviver une nostalgie un peu trouble d’une composition pseudo puccinienne à laquelle Alfano s’est montré fidèle presque à outrance. Il reste très personnel et, finalement, original dans son approche intimiste, chambriste.

Bonne surprise dans la fosse, également, avec la direction de Roland Böer qui ne confond pas le dernier chef-d’œuvre de l’Italien avec les spécimens les plus clinquants de l’esthétique vériste. Son mérite est de s’en tenir à une lecture étrangère à toute sollicitation capable d’en trahir le style, spectaculaire parfois, certes, mais toujours respectueuse des nuances diaphanes d’une partition contemporaine du Wozzeck d’Alban Berg. Avec le concours de l’Orchestre Philharmonique de Nice, ce soir en grande forme, le chef livre une interprétation personnelle, inspirée, parfumée, pleine de couleurs, avec une qualité de phrasé qui garde à la musique sa dignité et son charme. Jamais la richesse de l’écriture instrumentale et chorale de Turandot n’avait été aussi somptueusement exaltée.

On n’en démordra pas. L’ouvrage nécessite de grandes voix dont seule l’ampleur permet de chanter naturellement, sans ces efforts induisant la perte ou le sacrifice de la qualité de la conduite ou de l’organe. Le plateau entier est au diapason de cette belle et curieuse réalisation scénique. D’emblée, le Mandarin suffocant d’accent et de présence de Richard Rittelmann donne le ton. Des voix, nous en aurons, nous en entendrons ! C’est d’ailleurs à un duel de pétoires sans merci, un réjouissant concours de décibels, que se livrent les protagonistes… parfois au mépris de la justesse. Alfred Kim (Calaf) et Irina Rindzuner, altière et glaciale dans le rôle-titre, s’en donnent à cœur joie, « balançant » tous deux sans l’ombre d’un effort des aigus qui cassent réellement la baraque ; le ténor coréen est respectueux à l’extrême, et même ajoute, pour le grand plaisir du public survolté, un ut non écrit mais de rigueur, à la fin du deuxième acte. L’air fameux par lequel s’ouvre le dernier mériterait, par contre, une conclusion moins rapide et plus soutenue.

Ne voulant être en reste, la Liu d’Ilia Papandreou, séduisante dans sa spontanéité, surenchérit à outrance un rôle tout sucre et miel, confondant son personnage de petite femme sacrifiée avec les fureurs d’une Tosca. Par ailleurs, l’artiste devrait revoir l’émission de ses aigus, placés sur le souffle. Excellent – délicieux ! – trio de Ministres (Alexandre Duhamel, Roberto Covatta, Alexander Kravets) déguisés en Mickey acrobates, Timur sans problème de Mattia Denti, et vrai Empereur de Massimo La Guardia qui, pour l’occasion s’est fait la tête de Gary Oldman dans Dracula de Coppola.

Concluons par le Chœur « maison », superbement préparé par Giulio Magnanini et Philippe Négrel, éclatants de vie et de sève, acteur à part entière qui porte ses intervention à un degré d’incandescence inouï.

CC