Chroniques

par gilles charlassier

Zápisník zmizelého – El amor brujo
Journal d’un disparu – L’amour sorcier

mélodies et gitanerie de Leoš Janáček et de Manuel de Falla
Opéra national du Rhin, Strasbourg
- 17 mars 2022
Deux gitaneries de Janáček et Falla à l'Opéra national du Rhin (Strasbourg)
© klara beck

L’une des forces d’un festival est de favoriser les redécouvertes ou les propositions rares et inédites. Ainsi le rendez-vous Arsmondo, que l’Opéra national du Rhin met désormais à son agenda pour les premiers jours du printemps, offre-t-il l’opportunité d’associer, autour du thème de la culture tzigane à l’honneur de l’édition 2022, deux ouvrages en marge des catégories consacrées, écrits à quelques années d’intervalle. Le cycle Zápisník zmizelého (Journal d’un disparu) de Leoš Janáček, créé à Brno en 1921, et le ballet-pantomime El amor brujo de Manuel de Falla, étrenné à Madrid en 1915, construisent un spectacle d’un seul tenant, sans coup de glotte dramaturgique entre les deux volets.

Confiée à Daniel Fish, la production s’appuie sur une scénographie unique et économe dessinée par Paul Steinberg, rehaussée par les lumières de Stacey Derosier. Sur un plateau dénudé aux couleurs symboliques de magenta et vermillon, les sept danseurs et les trois solistes sont assis en arc de cercle rituel, avec, au centre, la cantaora de l’Amor brujo. La chorégraphie de Manuel Liñán, qui compte parmi les interprètes, jalonne les péripéties et les émotions de chacun des deux récits, dans des séquences délimitées de concert avec les scansions formelles des deux pièces. Cette hybridation s’appuie sur les costumes dessinés par Doey Lüthi, dépassant les clivages de genres, troquant le campero masculin pour l’érotisme de la robe dont les volants peuvent devenir, à l’occasion, mantille, tandis que les percussions du zapateado ne manquent pas pour l’opus de Falla.

Le contrepoint visuel des vidéos que Joshua Higgason a réalisées au Colorado, dans un ranch familial aux ambitions éthiques tant dans l’auto-suffisance que les pratiques agricoles, articulées autour de la figure d’un coq et de son sacrifice – mentionné explicitement dans le Journal d’un disparu, lorsque le fermier morave désire l’abolition du jour et de ses contraintes sociales pour ne plus être séparé de son amante –, ne dépasse guère les bonnes intentions documentaires, parfois auto-démenties et portant l’empreinte d’un tropisme anglo-saxon.

La continuité dramatique est par ailleurs assurée par celle de l’effectif musical, d’un opus à l’autre. Arthur Lavandier a adapté le Journal d’un disparu avec la même orchestration que celle de la première version de L’amour sorcier. Loin d’altérer l’intimité du recueil, la réécriture lui confère des chatoiements que met en valeur la direction de Łukasz Borowicz, sans négliger la polychromie des rythmes, au diapason des inflexions et des accents affectés, portés par la langue tchèque et le ténor clair, bien projeté, du Janik de Magnus Vigilius. Ce dernier contraste avec la chaleur charnue du mezzo-soprano Adrianna Bignagni qui remplace, pour cause de maternité, Josy Santos, prévue pour les représentations strasbourgeoises. Dans l’opus de Manuel de Falla, la pulsation accompagne, comme un écrin, la douleur et les incantations idiomatiques d’Esperanza Fernández, foyer symbolique de la scénographie d’un diptyque qui a le mérite de la curiosité.

GC