Chroniques

par françois-xavier ajavon

Charles Ives
sonates pour violon et piano n°1 – n°2 – n°3 – n°4

1 CD Naxos (2004)
8.559119
Charles Ives | sonates pour violon et piano n°1 à n°4

Si nous fêtons cette année le cinquantenaire de la mort de Charles Ives (1874-1954), les Sonates pour violon et piano du compositeur américain sont éloignées de nous d'un siècle environ. En effet, c'est entre 1899 et 1916 qu’Ives les écrivit, depuis la toute première (pre-first sonata de la toute fin du XIXe siècle – tout un symbole – qui n'a pas été reprise dans le cadre de cette anthologie et s'avère être malheureusement très rare au disque), jusqu'au début du XXe, alors qu'il n'était encore qu'un jeune artiste. Corpus de transition symbolique du XIXe américain d’Horatio Parker (son professeur à Yale au XXe siècle, ces œuvres méritent toute notre attention, et cette anthologie Naxos permet de les exhumer dans les meilleures conditions, à un prix toujours imbattable.

Nous connaissons surtout de Charles Ives son œuvre symphonique qui a révolutionné littéralement la musique américaine de par sa liberté de ton, son traitement des masses orchestrales et de la tonalité, à laquelle il a bien souvent tordu le cou sans pour autant lui couper le souffle ; nous le connaissons comme père du modernisme américain et inspirateur de géants tels que Copland, Bernstein ou Bernard Hermann (le compositeur de musiques de film, qui a été l'un de ses proches amis proches et défenseurs acharnés), mais il ne faut pourtant pas négliger tout un pan important de son catalogue, consacré à la musique de chambre.

Chacune de ces quatre pièces a une forme sonate classique en trois mouvements et respecte la règle de la cumulative form (définie par l'universitaire américain J. Peter Burkholder), que nous pourrions appeler en français une sorte de dévoilement progressif de la mélodie principale d'une section : d'abord chargée de nombreux éléments de contrepoints périphériques, elle se dévoile peu à peu dans sa nudité, jusqu'à un climax final où elle s'impose comme une révélation tirée de ce fatras de thèmes cumulés et préparatoires. D'où peut-être l'une des explications de l'apparente complexité des œuvres de Ives, et de leur sentiment d'organisation diaboliquement inextricable.

L'excellent texte du livret (en anglais et en allemand), rédigé par Wiley Hitchcock de la City University de New York, rapporte les commentaires d’Ives lui-même sur ses œuvres. Il entend dans sa Sonate n°1 comme les échos d'un rassemblement public en plein air, où chacun parlerait librement et contradictoirement. On retrouve ici son intérêt pour les foules et les fêtes, déjà maintes fois représentées dans sa production symphonique, dont Decoration Day et surtout The Fourth of July, hymne américain officieux des mélomanes patriotes. Cette Sonate n°1 est une œuvre vive aux accents parfois exubérants qui porte en elle-même bien des promesses d'inventivité et d'émotion du futur Ives.

La Sonate n°2, divisée en trois mouvements portant des noms qui balisent un programme, est constituée d'une quantité impressionnante d'extraits d'hymnes religieux de la tradition protestante américaine. C'est une partition enjouée, où l'on retrouve toutes les articulationsivesiennes entre des thèmes populaires, de danse traditionnelle (cf. Deuxième mouvement : In the Barn) et des thèmes issus de la musique américaine plus spécifiquement spirituelle. On se délectera de la subtilité du dernier mouvement, d'une poésie à fleur de peau, inspirée par l'hymne américain Nettleton.

Ainsi qu'il le dit lui-même, sa Sonate n°3 vise à rendre sensible les hymns, chantés durant les meeting camps américains, portés par une ferveur qui est plus vociférante que religieuse – et il est entendu qu'il ne faut pas entendre ce vociferous dans un sens dépréciatif. Ives veut souligner que le lien à Dieu peut prendre des formes vigoureuses et parfois même assez viriles. Il considérait le dernier mouvement comme une authentique expérimentation de sa cumulative form, et l'on comprend au terme d'un long développement plutôt fragmentaire et syncopé de plus de dix minutes quelle était la logique qui structurait l'ensemble, dans le dévoilement des thèmes sous-jacents. Inépuisable… De la déconstruction à l'envers comme disait l'autre ! – Ah ! L'Amérique en avait bien besoin !

La Sonate n°4, la plus courte et sûrement la plus accessible, comporte un programme explicite, Chlidren's Day at the Camp meeting, et les thèmes majeurs qui traversent l'œuvre du père fondateur du modernisme américain sont à nouveau réunis : le jour de fête, le rassemblement estival, les enfants, la joie apparente, la destinée du pays… Dans le texte de présentation du livret, Ives précise qu'il entend ici toute une orchestration comportant un chœur, un orgue et des chanteurs qui reprennent, dans son imaginaire musical, l'hymne Jesus Loves me au cœur du second mouvement. Tout le programme est construit sur plusieurs chants traditionnels religieux américains et protestants, dont Ives se saisit, et qu'il transforme en d'innombrables variations impétueuses.

Cette anthologie se rendra vite indispensable, si on ajoute que l'interprétation du violoniste Curt Thompson et du pianiste Rodney Waters est exemplaire de compréhension et d'empathie avec cette musique complexe, parfois un peu âpre, mais toujours très lyrique – qui sait prendre des hauteurs célestes, tout en laissant toujours au fond de nos oreilles l'impression qu'un enfant chante Sailor's Hornpipe quelque part. Le livret, très bien informé sur le fond, ne bénéficie malencontreusement pas d'une traduction française, ce qui est regrettable car cette musique nécessite certainement une introduction explicative accessible au plus grand nombre. L'enregistrement DDD manque parfois de relief.

FXA