Chroniques

par laurent bergnach

Erik Satie
pièces pour piano

1 DVD Grand Piano (2022)
GP 874 V
Nicolas Horvath joue Satie, lors de la "Nuit Blanche" de 2018, à Paris

Reconnu comme précurseur de plusieurs courants musicaux du XXe siècle (néoclassicisme, minimalisme, musique répétitive ou d’ameublement, etc.), Erik Satie (1866-1925) trouve sa propre voie en échappant aux tentations de l’époque que sont le sublime wagnérien et le raffinement debussyste. Sa principale audace est sans doute d’avoir opté pour une simplicité à laquelle personne n’avait encore pensé, celle-là même qui le fit passer pour un petit maître naïf, sinon roublard. Le portrait est vite brossé, voire bâclé, dont certains dénoncèrent l’inexactitude. C’est ce que fit John Cage en 1950, en réponse à un article polémique paru dans Musical America – ainsi qu’Anne de Fornel le rappelle dans sa biographie de l’Étasunien (Fayard, 2019). Entre autres choses, il affirme qu’une pièce courte est loin d’être méprisable (à l’instar du haïku en poésie), que l’humour auquel on l’associe sans cesse est finalement très rare chez le Maître d’Arcueil, et aussi que ce dernier n’a rien d’un emmuré dans sa tour d’ivoire : « Satie était autant chez lui dans une boîte de nuit que dans une église ». En définitive, c’est peut-être cette liberté qui dérange…

Le 6 octobre 2018, à l’occasion de la manifestation annuelle Nuit Blanche, le public présent à la Philharmonie de Paris et celui installé devant Culture Box TV purent assister au concert de huit heures donné par Nicolas Horvath : une intégrale Satie. Déjà présenté dans différentes villes d’Europe dont Honfleur, ville natale de l’auteur de Mémoires d’un amnésique [lire notre chronique du 16 avril 2016], un tel concert-fleuve répondait à un goût profond de l’ancien élève de Gérard Frémy. Deux ans plus tôt, dans la même salle, Horvath interprétait toute la musique pour piano de Philip Glass, en suivant la chronologie de la composition… avec le regret qu’une seule partie du public ait pu entendre les morceaux à succès, sans doute arrivés sur le clavier bien après minuit (hé les gars, vous étiez prévenu, c’est une Nuit Blanche !!!). En 2018, le pianiste a trouvé moyen d’offrir à tous des pages emblématiques et attendues : « […] nous avons fait le choix de diviser le concert en huit récitals avec exactement le même type de programme : une gnossienne, une pièce de la période Rose+Croix, une autre de la période Schola Cantorum, une enfantine, un nocturne et enfin une pièce dite « Caf’Conc’ ».

Offrant une heure et demie de musique, le présent DVD garde une trace bien mince de ce que fut l’événement parisien, mais avec l’avantage de moments choisis sur toute la longueur de la nuit – vers 5h10, certains dansent ou s’embrassent. Il ne paraît pas opportun d’en détailler le programme déjà donné la veille à Palerme, où affleurent l’alangui, le feutré et le contemplatif, par un pianiste qui semble « un bloc impressionnant de concentration » (dixit le dénommé Dionys dans la notice), alors même que les tourneurs de pages se succèdent, que les mélomanes tournent le dos à Euterpe ou cèdent à Hypnos.

Si l’on regrette d’entendre les inévitables tousseurs et gigoteurs de toute salle de concert, on déplore plus encore d’être accompagné par Thierry Villeneuve dans notre voyage intérieur. En effet, en contrepoint des plans du concert en noir et blanc, le vidéaste délivre des vues racoleuses de la Philharmonie (intérieur et périphérie) mêlée à des images tarte à la crème (cygnes, poissons, enfant, bébé, horloge, etc.), avec filtres colorés ou effet stroboscopique. Pouah ! Rien qui puisse rivaliser avec les directives de Satie inscrites sur des cartons de cinéma muet, nous invitant à laisser le mot de la fin à David Christoffel : « Le caractère cocasse de ses indications de jeu, au lieu de casser la solennité que dégage automatiquement le mutisme de l’interprète de musique instrumentale, reporte justement la sacralité sur le fait d’en malmener les pompes » (in Ouvrez la tête (ma thèse sur Satie), Éditions MF, 2016) [lire notre critique de l’ouvrage].

LB