Chroniques

par laurent bergnach

Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville
Titon et l’Aurore

1 DVD Naxos (2021)
2.110693
Janvier 2021, Opéra Comique : Basil Twist met en scène "Titon et l'Aurore"...

C’est pourvu d’un fameux talent de violoniste que Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville (1712-1772) quitte Narbonne à la vingtaine. À partir de 1738, il brille en virtuose au Concert Spirituel, puis comme membre de deux formations royales, la Chambre et la Chapelle. Côté composition, il se partage entre le sacré (motets) et le profane (en particulier des pièces de clavecin, l’instrument joué par Anne-Jeanne Boucon, ancienne élève de Rameau et future épouse de Jean-Joseph, à qui trois musiciens ont chacun dédié une pièce portant son nom : Jean Barrière, Jacques Duphly, ainsi que son ancien maître). Arrivé à la trentaine, Mondonville se distingue à l’Académie royale de musique avec la pastorale héroïque Isbé (1742), le ballet héroïque Le carnaval du Parnasse (1749), ainsi qu’une nouvelle pastorale héroïque, en trois actes, Titon et l’Aurore. Le livret de l’abbé de Voisenon (Claude-Henri de Fusée, abbé du Jard, comte de Voisenon, 1708-1775), familier de la Cour, repose sur des textes abandonnés par deux plumes institutionnelles décédées respectivement en 1731 et 1742, Houdar de la Motte et l’abbé de La Marre.

Le prologue fait la part belle à Prométhée et Amour, le premier venant de donner vie à des statues d’argile, le second souhaitant régner sur leur cœur. L’Acte I laisse place à Titon, un berger amoureux de l’Aurore et aimé d’elle. Il se plaint de leurs trop brèves entrevues, mais cela devient maigre souci quand Éole convoite son aimée. Pour se débarrasser du rival, le dieu des vents convoque Palès, déesse des bergers, pour qu’elle l’aide à le tuer. Secrètement amoureuse de Titon, Palès propose plutôt de l’enlever. L’Acte II met les deux amants séparés à rude épreuve : l’Aurore repousse les avances d’Éole et Titon celles de Palès. Un ultime déchirement secoue l’Acte III, avant la fin heureuse : pour se venger de Titon qui demeure fidèle à l’Aurore, Palès lui rend sa liberté mais l’accable d’une vieillesse prématurée durant son sommeil. À son réveil, Titon est épouvanté et refuse de se montrer à l’Aurore qui paraît. Celle-ci en appelle à l’Amour qui assure dès lors sa protection aux amoureux et récompense la fidélité de Titon en lui conférant jeunesse et immortalité.

L’ouvrage est créé avec succès le 9 janvier 1753, en pleine Querelle des Bouffons. À la tête des Arts Florissants, William Christie rappelle que cette dernière, qui ravive un conflit esthétique ancien, est surtout affaire d’écrivains, les musiciens apprenant les uns des autres depuis des générations, sans polémiquer : « les débats, où il entrait beaucoup de jalousie, de xénophobie et de mauvaise foi, étaient assez stupides. Dans Titon, Mondonville se voit reprocher un chœur des vents sans caractère, et d’autres fadaises. Rousseau théorise sur le fait que le français ne serait pas une langue musicale. Voltaire et lui formulent sur Rameau des jugements décevants, pour ne pas dire ridicules. La critique musicale est en train de naître, et c’est déjà pour le meilleur et pour le pire ! » (programme de salle).

Issu d’une lignée de marionnettistes, c’est comme metteur en scène, scénographe et créateur de costumes que Basil Twist s’est investi dans le spectacle filmé à l’Opéra Comique (Paris), les 18 et 19 janvier 2021, durant la sinistre pandémie de Covid-19 qui autorisa la fermeture des salles au public. L’Étasunien est assisté de Constance Larrieu, Alain Blanchot, Daniel Brodie (vidéo) et Jean Kalman (lumière). La production repose entièrement sur son art [lire notre chronique d’Aida] puisqu’il ne s’agit pas d’intervenir partiellement mais d’un bout à l’autre, avec des marionnettes de grands format, manipulées à la main ou grâce à des fils. Mais la platitude du livret, la mièvrerie de certaines propositions font que la magie a du mal à opérer – même si l’on reste sous le charme de ces tissus soyeux évoquant les flammes et les vents. Beaucoup de moutons sur scène, donc, mais nul besoin de les compter pour s’assoupir…

La distribution vocale est le meilleur atout du spectacle, même si quelques faussetés fusent, ici et là, chez les soprani. Le couple-titre est incarné par Reinoud van Mechelen, au ténor très présent [lire nos chroniques de Castor et Pollux, Les Indes galantes, Daphnis et Églé, Stabat Mater, Zoroastre et Les Boréades], et Gwendoline Blondeel, au chant clair et nuancé [lire notre chronique d’Il palazzo incantato]. Celui de Julie Roset (Amour) s’avère souple et précis [lire nos chroniques de Combattimento, Orfeo (Monteverdi), Acis and Galatea et L’incoronazione di Poppea], tandis qu’Emmanuelle de Negri (Palès) ne manque pas de puissance ni d’impact [lire nos chroniques de Pyrrhus, Les fêtes vénitiennes, Serse, Rinaldo et Israel in Egypt]. On retrouve avec plaisir l’ampleur et la fougue charnues de Marc Mauillon (Éole), tout en savourant le chant bien mené et ornementé de Renato Dolcini en Prométhée [lire nos chroniques d’Orfeo (Rossi) et d’Ipermestra]. Dans le rôle des nymphes, trois artistes des Arts florissants complètent efficacement la liste des soprani engagées : Virginie Thomas, Maud Gnidzaz et Juliette Perret.

LB