Chroniques

par bertrand bolognesi

Johann Sebastian Bach
Matthäuspassion

1 coffret 3 CD Farao Classics (2003)
B 108 035
Johann Sebastian Bach | Matthäuspassion

On dénombre une quantité terrifiante d'enregistrements de la Passion selon Saint Matthieu, et à peine moins de celle selon Saint Jean. Une œuvre qui fascine, et qui semble permettre à chaque chef de définir son style et ses propres revendications esthétiques à travers la lecture qu'il en propose. Enoch zu Guttenberg et son Orchester der KlangVerwaltung ont tenu à rester à l'écart de la dernière grand'messe, autrement dit le projet Bach 2000, dont le propos unilatéralement « légitimiste », en quelque sorte, leur semblait réducteur et un brin « jargonneux ». Dans un entretien publié dans la notice de ce coffret, il confie à Klaus J. Schönmetzler qu'outre le malentendu de l'interprétation à tout prix sur instruments anciens, qui semble ignorer ce que les compositeurs baroques eux-mêmes avaient à leur reprocher alors, c'est son attache à l'Évangile même, donc à la source et au propos direct de l'œuvre, pourtant, qui l'éloigne des diverses chapelles du moment qui n'hésitent pas à l'accuser de romantisme. Il y explique ce que la notion d'exécution historique peut avoir d'inauthentique dans sa recherche absolue de l'authenticité, précisément, et développe un propos subtil et enrichissant qui se garde de jeter la pierre aux grandes versions « gothiques » d'il y a quarante ans tout en les reconnaissant caduques aujourd'hui, sans adhérer à la courte vue de celles du sérail baroque dernier cri. Cette connaissance et cet amour pour le texte lui-même, on l'entendra tout au long de sa version de la Passion, une lecture résultant assurément d'une étude approfondie et rigoureuse, pas seulement du contenu musical, mais aussi des problèmes d'exégèse rencontrés.

Ainsi, dès le tout premier chœur, on peut dire que cette Passion avance dans un climat tout à fait tragique, sans l'ampoule sacrée dont on l'affuble presque systématiquement. Un équilibre rare est trouvé, évitant la possible élucubration exclusivement théâtrale et le tartuffe amidon d'une cérémonie d'incroyants respectueux et solennels comme des papes en pain d'épice. Ici, l'intimité avec le texte est toujours évidente, si bien qu'on en arrive à écouter cette page en la redécouvrant, subissant un suspens qui va croissant jusqu'à bouleverser. L'émotion est retrouvée, sans concéder à quelque diktat que ce soit, retrouvant la simplicité de l'expression par les voies de la critique et de la mesure de chaque parole.

Servie par des solistes irréprochables, cette Matthäuspassion pourrait bien faire date, n'en déplaise à certains puristes à qui l'on souhaite de tout cœur d'oublier un jour leurs œillères de convention. La réputation de Klaus Mertens dans ce répertoire n'est certes plus à faire, par exemple, mais c'est avant tout Anke Vondung qui enthousiasmera les plus sceptiques. Ses récitatifs sont infiniment nuancés, les da capo proposent une lecture d'intention toujours renouvelée, en maintenant l'interprétation générale dans une belle dignité. Elle est exactement à la frontière : à certains passages, il s'en faut de peu qu'elle ne bascule vers un pathos hors de propos, comme à d'autres moments il suffirait d'un cheveu pour la pétrifier dans la solennité ; et c'est là tout le miracle, sa virtuose déambulation aux confins de tels risques dans une intelligence parfaite du texte. A-t-on jamais entendu tel Reniement de Pierre ou tel Mort de Judas, par exemple ?

À écouter absolument, livret en main, sans se prendre pour Monsieur le curé ni pour Jdanov...

BB