Chroniques

par laurent bergnach

Jonathan Harvey
The angels – Ashes dance back – Marahi – The summer cloud’s awakening

1 CD Hyperion (2011)
CDA 67835
Jonathan Harvey | œuvres pour chœur

À l’âge de neuf ans, Jonathan Harvey est inscrit comme choriste au St. Michael College (Tenbury), une école fondée au XIXe siècle par Sir Frederick Arthur Gore Ousley – « nous prononcions toujours le nom en entier pour soutenir le renouveau de la musique dans l’Église d’Angleterre ». Là, outre la partition originale du Messie, il découvre de nombreux tomes de musique ancienne qu’il déchiffre sur un piano de la bibliothèque, à l’heure de la promenade, et s’arrange pour improviser sur l’orgue de l’église, à la tombée de la nuit. Le compositeur garde un souvenir intense de cette période de formation artistique et spirituelle, précisant que « les heures les plus merveilleuses étaient celles [passées] à chanter quotidiennement les offices du matin et du soir dans la pittoresque chapelle victorienne ».

Cette immersion précoce dans la tradition chorale anglicane influence le compositeur qui, dans les années soixante-dix et au début des suivantes, écrit une douzaine de pièces pour le chœur de la Westminster Cathedral – c’est la cloche même de l’édifice que l’on entend sur Mortuos Plango, Vivos Voco (1980), à une époque où Harvey découvre la méditation védique (1977) comme les possibilités offertes par l’Ircam. C’est là le paradoxe : alors que tant de confrères seraient tentés par la nostalgie, le créateur confronte la forme vocale traditionnelle à l’électronique, « médiateur de paix désespéré sur le champ de bataille du moi où le moi rationnel et celui qui fait l’expérience réprimée d’une autre réalité interdite luttent jusqu’au bout ».

Pilier de cet enregistrement, sous la direction de Kaspars Putniņš (1) puis de James Wood (2-3-4), le Chœur de la Radio Lettone propose quatre œuvres écrites dans les toutes dernières années du XXe siècle, dont la longueur s’allonge à mesure qu’elles s’en éloignent. Deux d’entre elles ont recours à ce moyen d’unifier des choses contradictoires à l’aide de « sons mystérieux » qui vient d’être évoqué : Ashes dance back (1997) et The summer’s cloud’s awakening (2001). Mais intéressons-nous d’abord aux œuvres a cappella dont The Angels, pièce aussi courte qu’est inconcevablement longue l’éternité – si l’on en croit une conférence sur le bouddhisme donnée jadis par Borges, « le vieil Œdipe de Buenos Aires » [1].

Conçue pour un festival animant Cambridge à la veille de Noël, The Angels (1994) fait entendre la poésie de l’évêque John Taylor sur fond vocalisé. Pleine et charnue, la pièce est porteuse d’une légèreté qui s’achemine, parfois lancinante, vers un apogée glorieux. « Hymne d’adoration au Féminin divin », Marahi (1999) emprunte tout d’abord une voie identique, mais s’avère plus implantée dans la célébration – Marie, la Vierge, et Varahi, la déesse, sont clairement évoquées par le titre en forme de mot-valise. Ici se mêlent latin et sanscrit, humain et divin, Orient et Occident que relient des imitations d’animaux (vache, mouton) dépourvues de ridicule si elles sont livrées, comme ici, « très doucement, avec respect et sympathie, sans exagération ni parodie ».

Autre écho du Vivant, Ashes dance back (Les cendres se remettent à danser) fait souffler un vent électronique qui laisse place tardivement à la voix. Angoissée et tendue, cette dernière entraîne l’auditeur dans un magma de mots et de sons (le feu) aux nombreuses ruptures rythmiques. Puis le ruissellement de l’eau, un quelconque ressac marquent un changement de climat : un solo taquin, un final enjoué bannissent toute inquiétude. Enfin, invitant flûte et violoncelle – Ilona Meija et Arne Deforce –, tambours tibétains et cloches rituelles, The summer cloud’s awakening met en relation les préoccupations bouddhiques et wagnériennes – annonçant l’opéra Wagner Dream (2006) [lire notre dossier], alors en gestation, ou encore Speakings (2008), recourant pareillement à des intonations vocales.

LB

  1. « L’univers est composé d’un nombre infini de cycles qui se mesurent en kalpas. Le kalpa dépasse l’imagination des hommes. Imaginons un mur de fer. Il a seize mille mètres de haut et tous les six cents ans un ange le frôle. Il le frôle avec une très fine toile de Bénarès. Quand la toile aura usé le mur qui a seize mille mètres de haut, le premier jour d’un des kalpas aura passé. Les dieux durent ce que durent les kalpas, puis ils meurent. »