Chroniques

par bertrand bolognesi

Melanie von Goldbeck
Lettres de Charles Gounod à Pauline Viardot

Actes Sud / Palazzetto Bru Zane (2015) 450 pages
ISBN 978-2-3-654768
Lettres de Charles Gounod à Pauline Viardot

Les échanges dont ce livre se fait en partie le témoin commencent en décembre 1849. Charles Gounod est un jeune compositeur de trente-et-un ans qui doit au grand mezzo-soprano Pauline Viardot la commande de Sapho. C’est précisément la composition de cet ouvrage en trois actes qui occupe la majeure partie des lettres qu’il envoie à une muse-interprète dont il sera bientôt l’hôte au manoir de Courtavenel, en son absence.

Grâce au travail scrupuleux de collecte et d’introduction effectué par la musicologue allemande Melanie von Goldbeck, par ailleurs auteure de Pauline Viardot-Garcia in Großbritannien und Irland, Formen kulturellen Handelns (Olms, 2012), le lecteur suit, à travers plus de cent cinquante lettres adressées par Gounod à la cantatrice (nous ne sommes malheureusement pas en possession des réponses de celle-ci) alors engagée à Londres ou à Berlin, l’évolution d’un projet qui le passionne, l’évocation de ses échanges avec le librettiste Émile Augier, mais encore le récit des petits et grands faits de chaque jour – le musicien prend la plume plusieurs fois dans une même journée, tenant un véritable feuilleton de tout et de rien. Ainsi le suivons-nous dans ses promenades, dans son commentaire du temps qu’il fait, dans l’appétit truculent d’un certain cochon de chien, dans son enthousiasme et ses doutes de créateur comme dans les progrès de la maladie qui, le 6 avril 1850, emporte son frère Urbain. Gounod raconte la douleur qu’il partage avec sa mère à la mort d’Urbain, les démarches entreprises afin de mettre de l’ordre dans les affaires du défunt, le soutien apporté à la veuve et à sa descendance, la vie reprenant bientôt le dessus. L’amitié avec Ivan Tourgueniev prend, dans le printemps d’Île-de-France, un parfum russe, avant le départ maintes fois retardé du romancier. Si loin qu’il soit des succès de la chanteuse à laquelle il paraît vouer une très forte admiration et une affection peut-être servile, il les suit avec passion et commente les nouvelles qu’on lui en donne avec une verve volontiers louangeuse.

Outre de renseigner « de première main » sur une relation amicale et artistique féconde, ainsi que sur une rupture assez maladroite survenue après le mariage de Gounod et la naissance de son premier enfant, cette lecture brosse un rapide portrait du temps, des premières des théâtres parisiens comme de l’ennui, si ce n’est de la répugnance avoués à écouter certaines musiques – on sait dure la dent des compositeurs entre eux, et cet extrait d’une lettre londonienne de janvier 1851 en fait foi : « on a fait aussi un détestable nocturne à deux voix de Donizetti dont j’ai fait provision pour mon passage en mer, afin de le jeter tout de suite si la mer me demande quelque chose : en fait de nausées, ces sortes de choses tiennent le premier rang »… Loin des grandes barbes et des chapeaux trop sérieux, l’on découvre un Gounod joueur, tour à tour taquin, tendre et féroce, au gré des rencontres, des débats, et tout un monde d’êtres chers abordés dans leurs surnoms respectifs.

BB