Chroniques

par bertrand bolognesi

Nikolaï Rimski-Korsakov
Золотой Петушок | Le coq d’or

1 DVD Naxos (2022)
2.110731
Au printemps 2021, Barrie Kosky mettait en scène LE COQ D'OR à Lyon

Créée à l’Opéra national de Lyon puis reprise par le Festival d’Aix-en-Provence, la production du Coq d’or par Barrie Kosky fut, ici et là, largement relayée [lire notre chronique du 31 mai 2021]. Loin de s’employer à une verve exclusivement comique, telle celle choisie pour l’inénarrable La foire de Sorotchintsy [lire notre chronique du 22 avril 2017], le metteur en scène australien rejoint plutôt le climat sombre de son Prince Igor [lire notre chronique du 28 novembre 2019]. Conçu par Rufus Didwiszus, un seul décor accueille les trois actes du treizième et dernier ouvrage lyrique de Nikolaï Rimski-Korsakov, créé à Moscou le 7 octobre 1909 [lire nos chroniques des spectacles d’Ennosuke Ichikawa et de Laurent Pelly]. Il s’agit d’une lande désolée dont les talus sont bordés d’herbe sèche. Un sentier se dessine de droite à gauche et du haut du plateau vers l’avant-scène, contournant un arbre mort. Nul horizon à ce dispositif : l’issue du conte n’a rien d’heureux, il agit en malédiction terrible qui n'épargne pas les humains, décidément lourdement stupides. Pour arborer un jour quelque peu ridicule propre à le rendre sympathique, l’Astrologue est garant de la promesse et n’hésitera donc pas à précipiter ce gros benêt jouisseur de Tsar Dodon dans le néant, yeux dévorés par le guetteur, coq butō joué par Wilfried Gonon au cœur des branches et chanté hors-champ par l’agile Maria Nazarova, à l’aigu fulgurant [lire nos chroniques de Parsifal et de Die Zauberflöte].

Dans la poussière et les broussailles surgissent des chevaux aux jambes de bas noir, souvent tremblantes. Parmi ceux-ci, le dérisoire général, hurleur et poltron, campé par un Micha Schelomianski en bonne forme vocale [lire nos chroniques de Rossignol, Les fiançailles au couvent, Turandot de Busoni, Iolanta à Nancy puis à Tours, Eugène Onéguine à Montpellier puis à Metz, Der Rosenkavalier et Turandot de Puccini]. Ces figures étranges demeurent solitaires, l’inventivité de Kosky se concentrant à faire surgir de rien (ou presque : une chaussette) un perroquet imaginaire, par exemple. La deuxième apparition de l’Astrologue ne lasse pas d’inquiéter, machine infernale en squelette d’équidé monté sur roulettes et qu’il actionne à l’aide d’une manivelle – elle a tout l’air d’un grand macabre. Deux pendus gagnent tranquillement les couleurs de la lividité, dans leur costume de cour : ce sont les fils de Dodon : on retrouve le ténor Vassili Efimov en Guidon bien sonnant [lire nos chroniques de Raspoutine, Le nez, Pulcinella, Khovantchina, Iolanta à Lyon, La fille de neige, Boris Godounov à Paris et L’enchanteresse] et l’on découvre le baryton fièrement impacté du jeune Andreï Zhilikhovsky dans un Afron robuste. De fait, les cols amidonnés des suppliciés flottent dans le vide, les têtes princières gisant sans façon au bord du chemin. C’est avec elles que le tsar joue sottement, nigaud heureux s’adonnant par désœuvrement à un valeureux lancé de chef tranché quand, se croyant conquérant de la belle reine orientale, il ne câline point le second fructus decapitationis !

Il faut dire qu’elle a du chien, cette apparition bleue couronnée par des plumes de paon blanc : le soprano arménien Nina Minasyan offre au chant de la reine de Chemakha une exquise souplesse que ne dément pas la sensualité discrète de son jeu [lire notre chronique de Cendrillon]. À ses pieds, l’onctueux Dmitri Ulyanov incarne un Dodon aussi stable et chaleureux vocalement qu’il est théâtralement grotesque, couronne de guingois sur silhouette balourde, en sous-vêtements [lire nos chroniques de The Saint of Bleecker street, Lady Macbeth de Mzensk, Guerre et paix et La Juive]. Loin de l’opulente tendresse de l’alto Margarita Nekrasova, Amelfa généreuse et attachante [lire nos chroniques de Boris Godounov à Munich, La légende de la ville invisible de Kitège et de la demoiselle Févronie, Götterdämmerung, La dame de pique et The Bassarids], le vaillant Andreï Popov livre un Astrologue certes claironnant mais pas toujours juste, comme sous l’effet d’une relative fatigue. Son ultime apparition, en frac et Gibus sur longue barbe de Landru du Grand Guignol, impose une solennité nouvelle au spectacle : voilà l’heure de payer, sans quoi… Et le brave Dodon voleur d’être enfin puni, lui qui croyait dindonner les prêtres de l’ombre !

Au pupitre de l’Orchestre de l’Opéra national de Lyon, lors d’une captation in loco, Daniele Rustioni se révèle prudent avec un répertoire qu’il maîtrise sans doute moins. Au service des chanteurs, son interprétation n’omet cependant pas les finesses de Rimski-Korsakov, approchées dans une inflexion toujours sainement malléable. Sans doute ne tenons-nous pas là le plus féérique des Coq d’or, mais celui-ci possède l’avantage d’interroger, sans trop le dire pourtant, l’honnêteté du politicien toujours enclin à promettre en projetant peut-être déjà de ne rien tenir. Par les temps qui courent, c’est transmettre roboratif message !

BB