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Chroniques
2025 année Boulez – Polyphonie X (1951)
Atelier-concert présenté par le musicologue Claude Abromont
L’anniversaire de Pierre Boulez, c’est aujourd’hui ! Le 26 mars 1925, l’artiste naissait à Montbrison. Cette semaine s’impose dont comme moment-clé de 2025 Année Boulez dont Laurent Bayle est le commissaire, événement initié par la Philharmonie de Paris, porté par le ministère de la Culture [lire nos chroniques des 6, 7 et 23 janvier, puis du 8 février 2025, ainsi que nos recensions des ouvrages Pierre Boulez « aux Champs » de Robert Piencikowski et Pierre Boulez aujourd’hui de Bayle], avec le colloque Pierre Boulez, l’orchestre et la politique culturelle : vision et héritages, durant lequel se succèdent, mercredi et jeudi de 9h30 à 17h30, conférences, entretiens et tables rondes qu’anime Christian Merlin [lire notre critique de sa biographie du compositeur], ainsi qu’à travers plusieurs concerts, selon une sorte de festival, ose-t-on dire, ouvert ce soir.
Si nous assisterons demain à la seconde journée du colloque, commençons en cette fin d’après-midi par l’atelier-concert que proposent l’Ensemble intercontemporain (EIC), dirigé par Pierre-André Valade, et le musicologue Claude Abromont [lire notre critique de La Symphonie fantastique – Enquête autour d’une idée fixe, l’un de ses ouvrages, paru en 2016]. Le 6 octobre 1951 avait lieu aux Donaueschinger Musiktage la création mondiale d’une nouvelle page du jeune Boulez (vingt-six ans), sous la battue d’Hans Rosbaud à la tête du Südwestfunkorchester Baden Baden und Freiburg. « Pour la première fois, [Boulez] tente de généraliser son approche sérielle jusqu’à y inclure les transformations rythmiques et l’évolution des groupements instrumentaux, sans oublier les tempos » (Abromont, brochure de salle). Insatisfait de son œuvre, après en avoir découvert la captation radiophonique un an plus tard à Cologne, le musicien, qui n’avait pu être dans la salle à la création, la retire de son catalogue, dans l’espoir d’y revenir un jour – « je n’ai pas encore écrit les derniers mouvements que je vais bientôt faire », écrit-il alors à John Cage –, de sorte qu’elle ne connut que cette seule exécution. Elle n’est cependant pas demeurée absente des écoutes, puisque l’enregistrement radiophonique de cette première, outre d’avoir été diffusé sur les ondes en son temps, fut plus tard gravé dans un volume du label discographique munichois Col Legno, dans un volume consacré aux archives des Donaueschinger Musiktage. Jusqu’à ce jour, 18h, il s’agissait de l’unique possibilité d’entendre Polyphonie X.
2025 Année Boulez est en effet l’occasion d’explorer huit inédits du maître, dont quelques œuvres de jeunesses pour piano, prochainement éditées par Durand, Poésie pour pouvoir pour orchestre et bande magnétique auquel Rosbaud donnait le jour le 19 octobre 1958, à Donaueschingen, partition retirée du catalogue et qu’une équipe de l’Ircam retravaille actuellement sous la supervision du compositeur italien Marco Stroppa, en vue d’une re-création à l’automne prochain, l’extension orchestrale de Notation VIII que nous découvrirons en 2027 dans l’achèvement du compositeur français Philippe Manoury, enfin Polyphonie X, tel que livré maintenant.
Dès l’abord, on remarque un placement inhabituel des pupitres. À l’arrière gauche (face au public), piccolo, clarinette en mi bémol et cor anglais forment un premier groupe ; exactement à l’opposé, le second est constitué par basson et flûte. Entre ces sections, au centre, se trouvent hautbois et clarinette basse. Derrière cette ligne, les cuivres, soit petite trompette en ré, saxophone alto – un bois, certes, mais ici assimilé à cette autre famille de vents –, cor et trombone. Enfin, sur le premier rang de l’ensemble les cordes se répartissent en trois parties : violon et violoncelle côté jardin, doublés en symétrie à cour, avec deux altos et contrebasse au centre. Valade précise d’ailleurs que si le dispositif est précisément indiqué par la partition en ce qui concerne les vents, la situation des cordes est un choix fait lors des répétitions qui ont précédé cet atelier. Pour le chef, « les ferments de la musique de Boulez étaient déjà présents dans cette page de 1951 ».
Après une brève introduction à laquelle préludèrent quelques mesures de l’opus mis en examen, qualifié par Boulez de document et non d’œuvre, Claude Abromont prend le public par la main et l’emmène à la fois dans l’histoire de Polyphonie X et dans le métier sur lequel il fut tissé, en s’appuyant sur sa propre approche, éclairée par les nombreuses esquisses conservées à la Paul Sacher Stiftung, mais aussi sur Ins Unbekannte – Technik und Ästhetik in Pierre Boulez’ Polyphonie X, une thèse du musicologue allemand Simon Tönies parue il y a deux ans, qui en approfondie chaque aspect dans le détail.
Au compositeur belge Henri Pousseur, Boulez écrit, à l’automne 1952, que l’écoute de l’enregistrement a « suscité un sérieux examen de conscience sur le travail que j’ai fait depuis bientôt deux ans. […] Je ne puis discerner encore très bien, dans ce qui m’a déçu, la part de l’exécution ou la part de la composition, ou encore ce qui incombait aux indications inexactes de ma part. Néanmoins, je me suis rendu parfaitement compte de ceci, que j’ai besoin de me livrer à une sérieuse auto-critique », se reprochant pour principal défaut « à force de vouloir analyser et varier, je tombe dans la grisaille et les déclenchements automatiques. Quand j’aurai assez de force pour penser sensiblement ma musique […], alors j’aurai des chances de sortir quelque chose de profondément vrai ».
Pourtant, Abromont considère que cette auto-critique est plutôt sévère, car il voit dans la partition bien des qualités qu’il s’emploie dès lors, et non sans passion, à mettre en lumière au fil de ce moment, en livrant des éléments d’analyse qu’illustrent des exemples musicaux jouées par l’EIC. Le chemin sériel rigoureux de Polyphonie X est ainsi révélé, tant le travail harmonique que dans l’enjeu rythmique. Le croisement des groupes instrumentaux clairement définis à la vue de l’ensemble est abordé, ainsi que ceux de groupes instrumentaux nouveaux, liant des personnages sonores entre eux qui ne font initialement pas partie d’un même groupe – le X du titre, bien sûr.
Après environ quarante minutes d’un voyage précis, les solistes de l’EIC et Pierre-André Valade jouent en son entièreté Polyphonie X pour dix-huit instruments, redonnant ainsi naissance à une œuvre qui sans doute le mérite, encore très nettement héritière de Webern. Les dix-huit minutes de cette exécution chassent le souvenir que nous gardons de la version assez aride du CD évoqué plus haut. Grand merci !
BB