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Chroniques
2025 année Boulez – Rituel in memoriam Bruno Maderna (1975)
Esa-Pekka Salonen dirige l’Orchestre de Paris
Cette journée des cent ans de la naissance de Pierre Boulez, où l’on joue sa musique partout dans le monde, continue ici avec un concert de l’Orchestre de Paris, que dirige Esa-Pekka Salonen. La présence du compositeur et chef d’orchestre français au pupitre de la phalange lutécienne fut entamée au début de l’année 1976 et dura près de trente-cinq ans. Inviter le chef finlandais fait également sens, puisque tout jeune il dirigea l’Ensemble intercontemporain pour un concert mémorable, et qu’il ne put répondre positivement au souhait du maître d’en devenir le directeur musical, ayant alors d’autres engagements à assumer outre-Atlantique.
Après une première journée du colloque Pierre Boulez, l’orchestre et la politique culturelle : vision et héritages, qui se poursuivra demain, la soirée est ouverte par la musique d’Igor Stravinsky, dont Le sacre du printemps a propulsé Boulez vers les orchestres londonien et new-yorkais, à la fin des années soixante. Sur la scène nue de la Philharmonie, hautbois, clarinettes, trompettes et trombones, tous par deux, prennent place en arc de cercle, debout, face au chef. S’engage dès lors l’exécution de l’Octuor pour instruments à vents conçu par le compositeur russe en 1923. L’interprétation, dans un climat délicatement nocturne ménagé à la salle, bénéficie d’une plasticité remarquable qui mêle rondeur et clarté dans sa riche sonorité. Voilà une lecture fort jolie, c’est indéniable, avec ce qu’il faut de souplesse et de tension, y compris dans les petites ritournelles de cirque qui en font le sel. Pourtant, l’auditeur demeure sur sa faim. Car enfin, pourquoi jouer cet Octuor qui tant regarde vers le passé, pour ne le point qualifier de néo-tout-ce-qu’on-veut ? Hélène Cao rappelle que Boulez, « pourtant du côté des modernes, exprime une opinion beaucoup plus nuancée : “L’obéissance à une loi aidera à forger un style – voire un style collectif ; rêves d’ordre, et d’ordonnance, après une révolution rapide, parfois chaotique” » (brochure de salle). Il n’empêche, le catalogue stravinskien offre, quelques années plus tôt, les autrement intéressantes Symphonies d’instruments à vent, dédiées à Debussy, et les programmer aurait eu nettement plus de sens.
Après un changement de plateau assez conséquent (il s’agit d’installer tout l’orchestre), nous retrouvons l’œuvre commandée durant la décennie suivante à Béla Bartók par Paul Sacher, qui en dirigea la première le 21 janvier 1937, à Bâle. La quasi-symphonie qu’est Musique pour cordes, percussion et célesta est somptueusement servie, ce soir. Salonen en fait venir comme de très loin l’Andante tranquillo, cultivant un mystère inouï et une douceur vénéneuse où presque imperceptiblement grandit le crescendo expressif. Déjà nous comprenons que l’artiste ne cèdera pas à sa tendance habituelle de séduire et se tiendra à sa plus grande vertu : faire de la musique. Le relief de l’ensemble se trouve encore rehaussé par l’entrée du célesta. Après cette aria di notte, pour ainsi dire, l’Allegro gagne ses atours de danse solaire, cordialement accentuée sans se départir du caractère globalement sombre. L’inventivité de la conduite dynamique se révèle proprement fascinante. Lui répond le raffinement extrême de l’Adagio dont les alliages de timbres relèvent de la pure virtuosité. Et si, après l’introduction du quatrième mouvement, la danse décolle irrésistiblement, encore rien ne se laisse simplement livrer de cet Allegro molto de conte noir, nullement démenti par l’exquise âpreté du solo d’Éric Picard (violoncelle). Le trait final maintient cette couleur particulière, savoureusement feutrée, dont on se souviendra longtemps.
En s’installant en son fauteuil, l’auditeur put sans doute remarquer une silhouette masculine évoluer parmi les tuyaux d’orgue. Partie quelques instants avant que retentisse l’Octuor, elle était bientôt remplacée par une féminine, cette fois, caressant du pas la scène en ses bords tandis que les garçons d’orchestre préparaient le terrain pour qu’on y jouât l’œuvre suivante. Passé l’entracte, cette présence du corps devient le vif du sujet puisqu’il fut confié à Benjamin Millepied de chorégraphier Rituel in memoriam Bruno Maderna que Boulez dédiait à la mémoire du compositeur vénitien disparu à l’automne 1973. Après la découverte, deux heures auparavant, de Polyphonie X lors d’un atelier-concert passionnant qui scellait également la première française de cette page de 1951 [lire notre chronique du jour], retrouvons le grand œuvre de 1975.
Quatre danseuses (Courtney Conovan, Daphne Fernberger, Audrey Sides et Hope Spears) et deux danseurs (Lorrin Brubaker et Jeremy Coachman) évoluent à l’avant-scène du groupe instrumental centré, l’œuvre ouvrant l’espace acoustique aux échanges entre groupes épars, qui occupent ici plusieurs zones de la salle. Esa-Pekka Salonen est muni d’un gant rouge en main droite et de mitaines noires à gauche, l’une invitant les parties de percussions quand l’autre se consacre à celle des vents. Encore le chef arbore-t-il un costume lacéré qui rappelle ceux des protagonistes en mouvement. Il s’avère difficile d’appréhender cette œuvre saisissante dans un parasitage constant du geste. Certes, à défendre tel projet l’on n'aura pas tort de citer les collaborations de Boulez avec Maurice Béjart, Pina Bausch ou encore Bartabas… sans néanmoins parvenir à reconnaître quelque intérêt à la démarche de Millepied. Fort heureusement, l’interprétation musicale ne lâche pas sa place, profitant de cette acoustique généreuse qui n’a pas toujours fait notre bonheur pour, comme nulle part ailleurs, envahir l’écoute de son hypnotique encerclement. La cérémonie est toute dans la musique, bien que, ce qui aurait été la refuser par préjugé, nous n’ayons pas fermé les yeux sur la proposition chorégraphique.
BB