Chroniques

par irma foletti

Cavalleria rusticana | Chevalerie rustique, opéra de Pietro Mascagni
I Pagliacci | Paillasse, opéra de Ruggero Leoncavallo

Opéra de Saint-Étienne
- 13 mars 2025
Le diptyque Mascagni–Leoncavallo par Nicola Berloffa à l'Opéra de Saint-Étienne
© cyrille cauvet | opéra de saint-étienne

Directeur de l’Opéra de Saint-Étienne pendant vingt-cinq ans (1983-2008), Jean-Louis Pichon nous a quittés ce 4 mars. La maison stéphanoise a souhaité lui dédier cette série de trois représentations du classique diptyque Cavalleria rusticana / I Pagliacci. Éric Blanc de la Naulte, l’actuel directeur de l’institution, prend au préalable la parole et demande au public, debout, une minute d’applaudissements à la mémoire du défunt.

Le rideau se lève ensuite sur un vaste hall d’entrepôt, un espace intérieur assez loin de la place du village sicilien évoquée dans le livret de Cavalleria rusticana, signé Menasci et Targioni-Tozzetti d’après Giovanni Verga. Le soleil passe cependant par les vitres et la chaleur est prégnante, Mamma Lucia s’essuyant le front avec un mouchoir. Deux portes monumentales s’ouvrent et se ferment à mi-plateau, les choristes s’exprimant régulièrement sur fond de lumière jaune, en silhouettes comme découpées en ombres chinoises. La mise en scène de Nicola Berloffa [lire nos chroniques d’Il viaggio a Reims, L’Italiana in Algeri, Madama Butterfly, Les contes d’Hoffmann, Norma, Carmen, Andrea Chénier, Hamlet et Lucie de Lammermoor], celui-ci en charge également des costumes, fait aussi l’impasse sur l’église et propose une procession à Vierge portée. Santuzza est enceinte et se tient le ventre si souvent qu’on pourrait se demander si elle n’a pas de douleurs. Sur scène, le jeu exprime avec densité les passions qui animent les protagonistes, avec un Turiddu qui bascule facilement dans la violence. Dans son dernier face-à-face avec Santuzza, il l’enlace d’ailleurs amoureusement, avant de la gifler avec brutalité.

Julie Robard-Gendre compose une vibrante Santuzza, encore dévorée par sa passion amoureuse envers Turiddu, puis aveuglée par une jalousie qui la fait dénoncer son amant et finalement le condamner à la mort. La voix est large, le timbre riche et profond, qui conserve sa qualité sur toute l’étendue de la tessiture [lire nos chroniques d’Orphée et Eurydice, Eugène Onéguine, Nabucco, Der Zwerg, Akhnaten, Ariadne auf Naxos, Falstaff et Salome]. Le ténor polonais Tadeusz Szlenkier fait très forte impression en Turiddu, une voix claire et bien projetée d’abord entendue depuis les coulisses pour sa première intervention. Une fois arrivé sur le plateau, l’instrument revêt de belles couleurs, dispose d’une confortable assise dans le grave et s’avère capable de délivrer des aigus particulièrement vaillants, et ceci sans une trace de fatigue, à peine un soupçon, peut-être, sur les mots « S'io non tornassi » au cours du grand air final Mamma, quel vino è generoso [lire notre chronique de Guerre et paix]. En Alfio, le baryton Valdis Jansons marque beaucoup moins les esprits ; il n’est pas assez sonore et se montre presqu’effacé, par instants, dans la partie la plus grave, délivrant avec une présence vocale discrète son Il cavallo scalpita, passage d’ordinaire très agité, voire martial [lire notre chronique de Rusalka]. Doris Lamprecht et Marion Vergez-Pascal complètent en Mamma Lucia et Lola, la première à l’annonce finale de l’assassinat de son fils, émettant un cri rauque et guttural, quasiment animal.

Après l’entracte, on retrouve dans I Pagliacci les deux chanteurs masculins principaux Tadeusz Szlenkier et Valdis Jansons, respectivement distribués en Canio et Tonio. Bien qu’un peu moins exposé, on retrouve l’impact vocal limité du baryton letton, en particulier dans son prologue Si può? Si può?. Le ténor continue, quant à lui, de ravir, ne s’économisant en rien, et en premier lieu dans un Vesti la giubba d’une grande densité, aux aigus enflés et tenus longuement. Retrouvant les planches stéphanoises où elle avait brillé en 2021 en Butterfly, Alexandra Marcellier est une Nedda au fort caractère, à la voix large et d’une fine musicalité. En Colombina, au cours de la représentation de la pièce de commedia dell'arte, elle apparaît en robe de mariée, entourée des figures masculines en queue de pie et chapeau haut-de-forme. Baryton bien timbré quoiqu’aux aigus fragiles, Matteo Loi complète en Silvio [lire nos chroniques de Der Besuch der alten Dame, La scuola de’ gelosi et Don Giovanni], ainsi que Marc Larcher en Beppe, ténor de belle ampleur mais au vibrato bien présent [lire nos chroniques de La Navarraise, Tristan und Isolde et Tosca].

Concernant la scénographie conçue par Andrea Belli, la cloison intermédiaire qui intégrait les deux portes géantes a disparu et laisse désormais à disposition un vaste espace au centre duquel est installé un grand ring de boxe. Un vrai-faux combat entre deux boxeurs se déroule, à deux reprises, les athlètes n’économisant pas leur sueur. Avec le public installé de part et d’autre, Nedda tourne plusieurs fois autour du ring, avant de monter sur cette arène en compagnie de ses compères, afin de jouer la comédie qui tournera au drame.

Grand maître d’œuvre de la partie musicale, Christopher Franklin obtient une appréciable qualité de la part de l’Orchestre Symphonique Saint-Étienne Loire. Il maintient un haut niveau de tension dramatique, de très belles pages où la menace et le crime de sang ne sont jamais loin. La musique exprime de nombreux sentiments, en particulier sur un somptueux tapis de cordes, montant aussi généreusement en décibels pour les climax de la partition. Au cours de Pagliacci, la soliste à la trompette puis celle au hautbois montent sur scène, pour d’impeccables interventions, tout comme l’ensemble des pupitres en fosse. À noter enfin la très bonne tenue du Chœur Lyrique Saint-Étienne Loire, préparé par Laurent Touche et bien coordonné dans ses interventions. À l’issue du spectacle, salué par des applaudissements nourris du public, l’ensemble des artistes reprend le grand chœur Inneggiamo, il Signor non è morto de Cavalleria rusticana, dernier hommage lyrique de la soirée à Jean-Louis Pichon, devant une photo à grand échelle de son visage.

IF