Chroniques

par bertrand bolognesi

Cummings ist der Dichter (1970-1986) – Sur Incises (1996-1998)
…il semble que ce soit le ciel qui ait toujours le dernier mot…, création de Jarrell

Les Métaboles, Ensemble intercontemporain, Pierre Bleuse
Cité de la musique, Paris
- 28 mars 2025
Pierre-Bleuse et l'Ensemble intercontemporain : Anniversaire Boulez 100 !
© quentin chevrier

Les festivités du centenaire du compositeur se sont enrichies depuis l’ouverture, avant-hier, jour de l’anniversaire de sa naissance, d’un colloque à la Philharmonie de Paris, suivi d’un concert [lire notre chronique de Rituel in memoriam Bruno Maderna]. Voilà qui n’est pas sans rappeler quelques journées passées à Berlin il y a vingt ans, lors d’une semaine pascale où les Berliner Festtage célébraient les quatre-vingt ans de Pierre Boulez [lire nos chroniques des concerts Bartók, Mahler et Boulez]. Depuis le tout début de cette année, 2025 Année Boulez permet d’aller plus loin, que ce soit via le concert [lire nos chroniques des 6, 7 et 23 janvier 2025, puis du 8 février et du 26 mars] ou par des rendez-vous musicologiques [lire notre chronique de l’atelier Polyphonie X]. Depuis la parution de deux brefs ouvrages qui, chacun à sa manière, accompagnèrent le lancement de l’événement [lire nos recensions de Pierre Boulez « aux Champs » de Robert Piencikowski et de Pierre Boulez aujourd’hui de Laurent Bayle], ce mois de mars rend publiques deux correspondances – l’une avec Pierre Souvtchinsky, l’autre avec Henri Pousseur – et donne le jour au catalogue de l’œuvre, vaste entreprise que signe Alain Galliari aux éditions de la Philharmonie, associées à la BnF et à la Paul Sacher Stiftung (Bâle). Voilà qui invite en une passionnante plongée !

Ce soir, deux opus de Boulez en côtoient deux autres de Michael Jarrell, dont l’un est donné en création mondiale. Aux solistes de l’Ensemble intercontemporain (EIC) s’ajoutent les voix des Métaboles, dûment préparées par Léo Warynski. Le concert commence par Assonance IVb, page en solo conçue en 2009 par le compositeur suisse – la première de la version chambriste de Reflections II inaugurait, à la fin de l’été, l’actuelle saison de l’EIC [lire notre chronique du 13 septembre 2024] –, et créée deux ans plus tard par Jean-Christophe Vervoitte. Cette pièce d’une dizaine de minutes est cette fois jouée par Jeanne Maugrenier, jeune corniste qui a rejoint l’EIC en juin 2024. Depuis 1983, Jarrell poursuit son cycle d’Assonances comme « un cahier d’esquisses de timbres […] consacrées à des instruments ou à des groupes instrumentaux variés », précise Véronique Brindeau (brochure de salle), selon une démarche où l’on pourra voir quelque parenté avec le Berio des Sequenze et des Chemins. « Mais là où Berio cherchait à explorer toute la palette des possibilités expressives d’un instrument, Michael Jarrell en fait miroiter les couleurs dans une forme qui révèle leurs qualités spécifiques », poursuit la coordinatrice éditoriale de l’EIC, par ailleurs historienne de la musique japonaise et traductrice de plusieurs ouvrages littéraires japonais. L’inventivité du musicien suisse s’emploie à faire naître du cor des sonorités inédites, avec une expressivité volontiers virtuose.

En troisième position dans le programme, …il semble que ce soit le ciel qui ait toujours le dernier mot…, commandé par les deux ensembles en présence, avec le soutien de Pro Helvetia (fondation suisse pour la culture), prend appui sur un passage de Les dentelles de Montmirail (1960), recueil de René Char, « un auteur que j’ai découvert grâce à Pierre Boulez », précise Michael Jarrell (même source). Ayant toute sa place dans un menu intitulé Anniversaire Boulez | 100, cet hommage à son grand aîné est également un hommage à deux autres compositeurs qui nous ont quittés, car en convoquant quelques stances extraites duṚgveda, collection indienne d’hymnes fixée en sanskrit védique il y a près de quatre siècles, une soirée précise est invoquée, durant laquelle Péter Eötvös jouait, à la tête de l’Ensemble intercontemporain, Trace-Écart de Jarrell (1984) et la version courte de Bhakti de Jonathan Harvey (1982), œuvre qui elle aussi visite le Ṛgveda. Nous étions le 7 avril 1986, à Paris (Théâtre du Rond-Point) ; depuis, ils sont partis – Harvey le 4 décembre 2012, Boulez le 5 janvier 2016 et Eötvös il y a un an, le 24 mars 2024. Triple in memoriam, donc, …il semble que ce soit le ciel qui ait toujours le dernier mot… s’installe, après un départ tonique, dans un savant glacis de rituel latent, çà et là parsemé d’inserts vigoureux. Un travail minutieux de la dynamique, délicatement souligné par la direction de Pierre Bleuse, décuple le relief général où, souvent tendue, l’écriture vocale, plus tard concentrée dans le Sprechgesang sanskrit d’un baryton solo, croise les collisions telluriques engendrées par trois percussionnistes. Un motif répété s’éteint dans une oxydation subtile, bordée par le bol tibétain, quand un ultime impact percussif, clôt la cérémonie.

Anniversaire Boulez | 100, disions-nous… avec, tout d’abord, Cummings ist der Dichter pour seize voix solistes et vingt-sept instruments, composé en 1970 sur un poème de l’écrivain et peintre nord-américain Edward Estlin Cummings, « évocateur du lien animiste qui se noue entre le chant des oiseaux et la plénitude de l’espace », selon le musicologue Robert Piencikowski (brochure de salle). Comme ce fut très souvent le cas, bien après la création du 25 septembre 1970 par la Schola Cantorum de Stuttgart et le Sinfonieorchester des Süddeutschen Rundfunks sous sa propre direction, Pierre Boulez revint sur l’œuvre, livrant une révision en 1986 dont il mènera la première à Musica – le festival de la création musicale fondé à Strasbourg en 1982 par Maurice Fleuret et Jack Lang, et dont Laurent Bayle, commissaire de 2025 Année Boulez, fut le premier directeur artistique –, le 23 septembre 1986, au pupitre du Stockholms Kammarkör et de son Ensemble intercontemporain. Avec cette nouvelle mouture, le compositeur reprenait le contrôle sur une pièce d’une facture peut-être plus lâche. Nous en goûtons une interprétation sainement transparente.

Enfin, le grand opus de la maturité, Sur Incises, occupe la seconde partie de ce concert. Écrit entre 1996 et 1998, il connut également plusieurs versions avant la définitive, que nous découvrions au Casino de Bâle, le 22 octobre 1998, par Pierre Boulez et l’EIC. Au départ, Incises pour piano solo, une page d’environ quatre minutes conçue en 1994 pour le Concorso Pianistico Internazionale Umberto Micheli de Milan, qui fut remaniée en 1995 puis une troisième fois en 2001, voyant alors doubler sa durée. Selon sa technique de prolifération, dans Sur Incises Boulez transfigure Incises « par une effusion perpétuelle » ne donnant lieu « à aucune citation textuelle, même fragmentaire », explique Alain Galliari (même source). L’effectif de la pièce, dans cette mouture qui abandonne le cymbalum d’origine, conjugue par trois les pianos, harpes et percussions-claviers (déjà, nous entendions trois harpes dans Cummings ist der Dichter). Nous retrouvons avec bonheur cette vaste toccata qui gagne ce soir une profondeur certaine, Pierre Bleuse semblant cultiver une rondeur inattendue de la sonorité, dessinant un corps nouveau, voire une sensualité bienvenue.

BB