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Chroniques
Giulio Cesare in Egitto | Jules César en Égypte
opéra de Georg Friedrich Händel
Grand soir, à l’Opéra national du Capitole, où est donné, pour cinq représentations, le Giulio Cesare in Egitto de Damiano Michieletto que la maison toulousaine a coproduit avec le Théâtre des Champs-Élysées, l’Opéra national Montpellier Occitanie et le Teatro dell’Opera di Roma (ces institutions accueillirent le spectacle respectivement en mai 2021, en juin 2021 et en octobre 2022). Si le Costanzi confiait sa fosse à Rinaldo Alessandrini, dont nous avions apprécié la direction de l’ouvrage par ailleurs [lire notre chronique du 12 avril 2015], les théâtres français s’en remirent à Philippe Jaroussky, non sans quelque coupable aveuglement. Aussi est-ce une chance inouïe que de pouvoir retrouver l’œuvre d’Händel sous la direction experte de Christophe Rousset.
Sans déroger à cette vivacité qui fait la quiddité de la musique d’Händel, le chef français, avec ses Talens Lyriques, ne s’en tient pas à une simple tonicité revigorante et articule sa lecture par une respiration qu’on pourra dire plastique. La vitalité de l’approche, telle que saluée il y a près de vingt ans déjà lors de la présentation parisienne de la production d’Irina Brook [lire notre chronique du 18 octobre 2006], gagne aujourd’hui une profondeur qui s’impose, avec cet avantage certain de se révéler en parfaite adéquation avec l’option de mise en scène. Au service des voix comme de la dramaturgie, Christophe Rousset soigne avec même minutie ce qui chante en l’écriture instrumentale, voire ce qui prie, au fond. Point de relief excessif à son interprétation qui semble préférer de beaucoup le recueillement du lamento à toute vaniteuse pompe, sans toutefois laisser l’envahir quelque sévérité, grâce à une remarquable ciselure des timbres. Bravissimo !
Volontiers applaudi au fil de productions à l’inventivité toujours judicieuse et parfois émouvante [lire nos chroniques d’Il barbiere di Siviglia, La bohème à Salzbourg, La scala di seta, Samson et Dalila, Idomeneo, La donna del lago, Don Pasquale, Guillaume Tell, L’elisir d’amore, Der ferne Klang, Béatrice et Bénédict, Jenůfa, Animal Farm et Don Quichotte], l’homme de théâtre vénitien signe un Giulio Cesare in Egitto qu’il inscrit à contre-courant de l’habitude désormais prise par ses confrères de dévoyer, souvent avec brio et non sans succès, d’ailleurs, la nature seria de l’œuvre. Point d’issue à l’espace où il place l’action, avec la complicité de Paolo Fantin pour les décors : le rideau se lève sur des murs blancs formant une sorte de boîte close, tout juste approvisionnée en personnages et en événements par une double porte, côté jardin. Le dispositif s’entrouvre pourtant, laissant apparaître une constante métaphore de la conduite du destin par les Parques, via des fils couleur sang qui, dès l’abord, entravent un figurant tenant lieu d’avatar de l’empereur romain. Encore est-ce dans une petite boîte qu’est apportée la tête de Pompée, tête tranchée dont l’horreur, épargnée à la vue de frontale manière, se laisse mesurer au sang qui goutte de ses angles. De fait, la mort est ici omniprésente et prend progressivement la première place. Outre les Parques – Diane Magre, Taos Mesbahi et Tiare Salgado Giadrosic –, l’ombre de Pompée erre de ci de là, comme à diriger la prémonition qui s’offre en vision à Giulio : en toge antique, a contrario des autres vêtures qu’Agostino Cavalca a situées dans notre quasi-contemporanéité, les sénateurs conjurés brandissent les poignards qui, précisément à la Pompei Curia, mettront fin à son règne comme à ses jours.
La seconde partie de la soirée, celle où s’en précipite le dénouement, prend une dimension plus radicale encore. Murs définitivement abattus, c’est au contraire une ère entièrement ouverte sur les ténèbres qui s’offre au public. De là surgissent les créatures de l’obscur, plus ou moins inquiétantes, selon une trame sur laquelle les protagonistes n’ont aucune prise. Seul le destin est roi dans ce trouble no man’s land où se déploie une bâche à l’effet sinistre encore rehaussé par des fumées vagues et une plate lumière. À cette frontière des mondes, Sesto étouffe enfin Tolomeo – sa vengeance lui dérobe le souffle, autrement dit. Damiano Michieletto nous rappelle que c’est « autour de Cesare et sans lui que se décident les choses, il y assiste en spectateur. Mais lui, que veut-il ? Que fait-il ? Rien. Il est complètement hors-jeu […] Il sait comment finissent les héros : souvent, dans le livret, il médite sur la mort » (brochure de salle). Dans cette scénographie qui, sans rebuter le regard ni s’adonner à la séduction décorative, fait toujours sens, la direction d’acteurs, nimbée par les lumières d’Alessandro Carletti comme par les mouvements chorégraphiques de Thomas Wilhelm, va son cours avec un à-propos parfaitement cohérent, mâtiné d’un parfum shakespearien de magie. On y relève l’ambivalence du geste de Cornelia faisant disparaître le sang du meurtre ou le recueillant, ce sang qui est aussi celui de leur fils qui se doit de le venger, entre autres moments forts, et principalement l’absence de tout lieto fine, par-delà le fameux duo Cleopatra/Giulio : les liens de sang dominent donc – dans cette affaire, la jeune reine vient de perdre un frère, certes détesté, tué par des mains romaines – dans le rejet d’une idylle avec le conquérant dont la mise en scène interroge les honneurs qu’il reçoit pour une vengeance à laquelle il ne participe guère. Là encore : Bravissimo !
Selon sa saine habitude, Christophe Ghristi, directeur artistique du Capitole, a convoqué un plateau vocal dont la belle tenue convole vers de grands moments de bel canto baroque, ornés avec mesure et souverainement lyriques. D’abord un rien effacé, le Curio d’Adrien Fournaison affirme plus tard une douceur de timbre et un chant souple qui, sans qu’il démérite, invite à l’écouter dans un répertoire plus intime – nous le soupçonnons bon Liedersänger. Efficace et d’une intonation bien sertie, le jeune contre-ténor William Shelton campe un probant Nireno. En Achilla, nous retrouvons avec plaisir le baryton ferme et robuste de Joan Martín-Royo [lire nos chroniques d’Hamlet, L'Italiana in Algeri, La bohème à Madrid et Akhnaten]. Quant à Tolomeo… passons directement à Cornelia, c’est plus sage. Le mezzo-soprano géorgien Irina Sherazadishvili livre une incarnation pleinement dolorosa. Le contre-ténor étatsunien Key'mon Winkfield Murrah est une découverte : tour à tour tendre et fulgurante, la vocalité qu’il prête à Sesto s’avère bientôt glorieuse. Prise de rôle vaillamment assumée par le soprano Claudia Pavone, avec une Cleopatra généreuse et lumineuse, dont triomphe le suraigu [lire notre chronique de La bohème à Torre del Lago]. Enfin, une agilité sans complexe, une couleur chaleureuse et une assise grave fort solide sont les indéniables atouts que Rose Naggar-Tremblay met au service du rôle-titre. Bravissimi, toujours.
BB