Chroniques

par bertrand bolognesi

Juliette ou La clé des songes
opéra de Bohuslav Martinů

Opéra Nice Côte d’Azur
- 11 mars 2025
Une rareté à l'Opéra de Nice : "Juliette ou La clé des songes" de Martinů...
© dominique jaussein

La nouvelle production proposée par l’Opéra Nice Côte d’Azur s’avère un événement, puisqu’elle fait le siège d’un ouvrage très rarement donné. Il s’agit de Juliette ou La clé des songes, opéra en trois actes que Martinů composa ici-même, à Nice, en 1936 et 1937. Car bien avant de fertiliser le Septième Art – Juliette ou La clé des songes est aussi un film que Marcel Carné a tourné avec Suzanne Cloutier, Gérard Philipe et Jean-Roger Caussimon, sorti dans les salles en 1951 –, la pièce surréalisante de George Neveux, révélée sur les planches en 1930, inspirait le musicien.

Né en Bohème orientale en 1890, dans une localité équidistante de Prague et d’Olomouc, Bohuslav Martinů s’installa dès le début des années vingt à Paris où sa manière s’est largement imprégnée de celles de ses maîtres Arthur Honegger et Albert Roussel. Dans sa musique, aujourd’hui peu jouée [lire nos chroniques de Toccata e due canzoni, Sonate pour flûte et piano n°1, Mirandolina, Concerto pour deux pianos, Trio et Revue de cuisine, ainsi que des CD Sextuor à cordes, Variations sur un thème slovaque, Mémorial pour Lidice, Sonates pour violoncelle et piano, Estampes, Trio et Larmes de couteau], s’entend aisément de nombreuses influences, celles d’aînés pour la plupart, comme en témoigne abondamment l’œuvre jouée ce soir. Ainsi quelques souvenirs de Debussy, de Bartók et surtout de Stravinsky s’y côtoient-ils, leur mêlée consistant l’essentiel d’un éclectisme qui fait précisément le style de Martinů, les contemporains, de quasi même génération, à s’inviter sous sa plume s’appelant Poulenc et Chostakovitch. Voilà ce qu’à la tête d’un Orchestre Philharmonique de Nice en bonne santé ne manque pas d’illustrer la lecture fort prégnante d’Antony Hermus [lire nos chroniques de Rusalka à Strasbourg et de la Symphonie en mi mineur Op.93 n°10].

À l’automne 2002, l’Opéra national de Paris faisait entrer Juliette à son répertoire, dans une mise en scène de Richard Jones et une chorégraphie de Philippe Giraudeau ; Marc Albrecht dirigeait, tandis que le soprano Alexia Cousin et le ténor William Burden incarnaient les rôles principaux. Reprise au début de l’année 2006, sous la direction de Jiří Bělohlávek et par Elena Semenova et John Graham-Hall, le spectacle, chanté par Natalia Kovalova et Steve Davislim, visiterait encore le Grand Théâtre de Genève [lire notre chronique du 24 février 2012]. Il faut pourtant savoir que les maîtres d’œuvre de l’aventure avaient fait subir de nombreuses mutilations à la partition, si bien que la première d’aujourd’hui prend acte de véritable réhabilitation de l’opus en son entièreté. On doit cette réjouissance au sain esprit d’initiative de Bertrand Rossi, directeur de l’institution lyrique niçoise déjà au service d’une rareté en novembre dernier [lire notre chronique d’Edgar], ainsi qu’à la sagacité sans cesse renouvelée du Lab, à savoir les metteurs en scène, scénographes et costumiers Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil avec leur équipe [lire nos chroniques du Diable dans le beffroi, de Peer Gynt, Die sieben letzten Worte unseres Erlösers am Kreuze, Ariadne auf Naxos, Serse et Rusalka].

D’un sofa de terrasse à l’Hôtel Amour où Michel se réveille, à moins qu’il s’assoupisse, jusqu’au dispositif IRM réinterprété en machine à rêver, Clarac et Deloeuil font vivre au public la mésaventure qu’on pourra dire improbable et avérée d’un personnage en proie au doute, comme épris d’un coup de foudre plutôt que d’un être vivant. En recherche d’une chimère dont, non sans une délicate perversité, atteste de l’incontestable sexistence le travail vidéastique de Pascal Boudet projeté sur un écran en triptyque spéculaire des coiffeuses Art Déco de nos grand-mères, cet anti-héros, imaginé par le déraciné Neveux (né à une trentaine de lieues au sud-ouest de Kharkiv, avec le siècle), erre dans Nice qui arbore climat d’opérette loufoque. Qui est donc cette énigmatiques Juliette, qui sont ces secrètes JULIETTE[S] à s’inscrire en fantôme(s) sur la malédiction locale qui domine la mémoire des citadins ? Sommé de quitter le cabinet des rêves – la scène – ou de se perdre irrémédiablement en pays des songes – la scène, encore –, Michel choisira de faire « entrer l’infini » – sur scène, toujours.

Le plateau vocal, loyalement investi, surprend à plusieurs égards. Grande découverte du jour, le ténor étatsunien Aaron Blake prête à Michel, indéniable rôle principal de cet opéra bien qu’il ne lui donne pas son nom, puisqu’il s’y trouve omniprésent, à chanter comme à parler. L’artiste porte le personnage d’un timbre idéalement clair, au fil d’un chant remarquablement souple malgré l’exigence de son écriture. Quelle présence, et quelle endurance ! On apprécie également la Juliette chaleureuse d’Ilona Revolskaya, soprano à la couleur caressante qui véhicule parfaitement cette séduction évoquée par le livret [lire notre critique de La Wally].

La particularité de Juliette ou La clé des songes est de convoquer une importante armada de rôles secondaires, chaque chanteuse et chaque chanteur ayant dès lors à en incarner plusieurs. Ainsi retrouve-t-on le baryton-basse Paul Gay en Homme à la fenêtre, en Bagnard terrible et, surtout, en Marchand de souvenirs dont la puissance fait frémir [lire nos chroniques de Lulu à Strasbourg puis à Lyon, Die Schule der Frauen, Saint François d’Assise, Der Zwerg, Les Huguenots, Dialogue des carmélites et The Exterminating Angel]. Il en va de même des excellents Commissaire, Facteur, Garde forestier et Employé du ténor Samy Camps, à la vaillante gouaille [lire nos chroniques d’Hamlet, Nous sommes éternels et Don Quichotte]. À la jeune basse Louis Morvan [lire notre chronique de Salomé] reviennent les parties de l’Homme au casque, du Vieux et du Mendiant aveugle qu’il sert d’un riche gosier auquel une musicalité certaine ne fait point défaut, en sus d’un évident charisme. Les Vieil arabe, Vieux matelot, Père Lajeunesse et Gardien de nuit reviennent au baryton-basse Oleg Volkov. Côté dames, on apprécie Elsa Roux Chamoux qui offre au Jeune matelot comme au Petit arabe un soprano frais et généreux, ainsi que le mezzo-soprano attachant de Marina Ogii en Marchande de poissons puis en Petite vieille [lire notre chronique d’Il trittico]. La distribution est complétée par des voix mono-personnage, dira-t-on. On applaudit la Marchande d’oiseaux de la lumineuse Clara Barbier Serrano [lire nos chroniques des 13 et 16 septembre 2023 puis des 22 mars et 26 avril 2024] et la juste autorité du Chiromancien de Cristina Greco.

Juliette ou La clé des songes, qui fut créé au printemps 1938 à Prague et dans une version en langue tchèque, est chanté dans sa version originale française et pour encore deux dates : jeudi 13 et dimanche 15 mars – allez-y !

BB