Chroniques

par françois cavaillès

L’isola disabitata | L’île deserte
opéra de Joseph Haydn

Opéra national de Paris / Amphithéâtre Olivier Messiaen
- 11 mars 2025
L’isola disabitata (Joseph Haydn), par l'Académie de l'Opéra national de Paris
© vincent lappartient | studio j’adore ce que vous faites

Comme le Glencore Ensemble Studio School apparu à Toronto en 1980, Alexander Neef a souhaité développer l’Académie de l’Opéra national de Paris depuis sa création en 2015, à la suite logique de l’Atelier lyrique mis en place par ses prédécesseurs. L’idée poursuivie par l’administrateur allemand, directeur de la Canadian Opera Company, puis de l’institution parisienne, semble d’exposer au grand public les jeunes pousses d’une maison d’opéra dans des œuvres anciennes à l’histoire plutôt simple, via des productions plus modestes que pour les grands opus à l’affiche au cours de la saison. Si dans la mégapole ontarienne l’on donnait en 2013, par exemple, La serva padrona (1733) de Pergolesi dans un gentil recoin du Four Seasons Centre for the Arts, voici que L’isola disabitata de Joseph Haydn, créé durant l’hiver 1779 au Palais Esterházy, composé sur un livret cocasse et plein de fantaisie de Pietro Metastasio, mis plusieurs fois en musique [lire notre chronique de la représentation napolitaine de la version de Jomelli], remplit comme les eaux de mars l’Amphithéâtre Olivier Messiaen, situé en l’enceinte de l’Opéra Bastille, dans un bain de fraîcheur bienvenu.

Pour narrer les amourettes de deux couples à faire ou à refaire sur une improbable île déserte – femmes en prisonnières, hommes en sauveurs, le tout avec humour et un danseur animal bien agité ! –, le dispositif scénique de Lucie Mazières comprend un gros rocher central, aimable à gravir sur une grève noirâtre, et, dans la mise en scène de Simon Valastro, un ton théâtral de bonne famille, mais aussi de l’énergie en diable, intégrant le jeune Orchestre(-école) Ostinato que dirige François López-Ferrer et quatre chanteurs aux habits sages, dessinés par Angelina Uliashova.

Passé l’Ouverture papillonneuse, quelle force et quel charme dans le contraste entre le mezzo-soprano fruité, émouvant et puissant d’Amandine Portelli (Costanza) et le soprano volubile, joueur et d’un naturel foudroyant, d’Isobel Anthony (Silvia) ! Entre les deux sœurs, la tendresse fait de belles apparitions. L’essentiel de l’expression passe par de remarquables récitatifs accompagnés, mais les quelques airs regorgent de lyrisme. Ainsi Se non piange avec le chant délié de la première, conclu avec sérénité, et Fra un dolce deliro, aussi gracieux qu’un rondo par la seconde, dotée d’un vibrato satisfaisant, excellente à l’envoi final.

Sitôt que le rocher a parlé, les deux rôles masculins se révèlent sous un jour fraternel. Le chant clair, net et nerveux du baryton Clemens Frank (Enrico) et la large rondeur du ténor Liang Wei (Gernando) se complètent bien. Toutefois les airs féminins suivants sont les plus réussis, avec ardeur, heureuse foi ou onctuosité captivante. Alors la vision de l’amour, intense et ambivalent, tend vers celle du jeune Mozart jusque dans la liesse, comme prévu, et le vaudeville final, en duo ou en quatuor parfois, referme un spectacle agréable et innocent. Le spectacle est joué par deux distributions, en alternance, jusqu’au 21 mars.

FC